François Delivré : Écrits et Conférences
Conférence SF Coach, Paris le 28 mai 2003
Étre coach, est-ce un métier ? Nous allons en débattre. Est-ce une attitude ? Une profession ? Une vocation ? Un état d’esprit ? Nous allons en discuter.
Mais il est un point sur lequel nous devrions sans peine nous accorder : le coaching est un art. Comme lui, il est lié à la personne qui l’exerce. Comme lui, on peut l’exercer de façon besogneuse ou élégante. Comme en art, il y a des écoles et des chapelles. Comment en art, il y a un marché et des clients. Comme en art, tout le monde peut se dire plus ou moins artiste comme il se dit plus ou moins coach.
Mais il y a aussi de profondes différences entre l’art et le coaching. Alors, écoutons cette histoire.
Il était une fois dans un pays lointain un commerçant qui était las de son métier. Il rêvait d’une nouvelle vie plus grande, plus utile, plus noble et plus riche. Il se sentait des talents inexplorés et rêvait de les faire fructifier.
Un jour, un étranger lui raconta que dans un pays voisin, les gens s’étaient soudain découverts un irrépressible besoin de beauté, une envie inconnue d’admirer, de créer et d’entrer dans le royaume de l’inutile.
« Ils nomment cela Art avait dit l’étranger, et certaines personnes se déclarent désormais « artistes ». Elles font ce que l’on nomme là-bas des « œuvres d’art. » Tout le monde ou presque rêve de devenir artiste, avait ajouté l’étranger, car l’art est considéré comme une activité noble et on y est maître de son temps. Et vendre des œuvres d’art rapporte parfois gros... » avait-il ajouté.
« Etre artiste ... soupira le commerçant. Cela doit être formidable. Peut-être suis-je un artiste qui s’ignore ? »
Il décida de visiter ce pays. Son épouse lui demanda seulement si « être artiste » était un métier et, comme le commerçant ne savait pas quoi répondre, ele déclara : « J’espère que tu trouveras là-bas ce que tu cherches. Mais je t’avertis : je ne te rejoindrai que si « être artiste » est un métier. Sinon, ce que nous avons accumulé comme économies partira en fumée et nous n’aurons pas de quoi vivre. »
Le marchand partit et, dès son arrivée, s’informa auprès de l’aubergiste chez qui il avait pris logis.
« Etes vous un artiste ?» lui demanda t-il
« Bien sûr, lui répondit l’aubergiste. D’abord, j’ai été méfiant par rapport à l’art, avec son côté mode. Puis j’ai adhéré. Enfin je me suis déclaré artiste car désormais, si l’on veut être vraiment considéré dans notre pays, c’est ce qu’il faut faire. D’ailleurs, la cuisine que je fais est une véritable œuvre d’art et je n’usurpe donc pas mon appellation.» « Artiste est-il donc devenu votre métier ? » demanda le commerçant. « Non, répondit l’aubergiste. Car l’art n’est pas un métier mais un état d’esprit.»
« En vivez-vous ?»
« Pas encore, soupira l’aubergiste. Mais certains disent qu’ils en vivent.»
Le commerçant pensa qu’il attendrait avant d’envoyer à sa femme le récit de sa conversation, puis partit en ville. Partout, sur le pas des portes, il voyait des enseignes avec l’appellation « Artiste ». Il se renseignait et demandait à chacun ce qu’était l’art et si « être artiste » était un métier.
« L’art est avant tout une affaire de pratique et d’entraînement, lui dit un premier. Il faut se mettre dans son atelier et y aller. C’est en peignant que l’on devient peintre, en sculptant que l’on devient sculpteur.»
« Devenir artiste, disait un second, nécessite d’abord de bien maîtriser les techniques artistiques. N’importe qui peut se déclarer artiste mais pour être un artiste professionnel, il faut du professionnalisme.»
« Faire de l’art est avant tout une attitude intérieure, lui dit un troisième. La technique est secondaire. Être soi-même une oeuvre d’art, là est le chemin.»
« Pour moi, disait un quatrième, mon art consiste surtout à utiliser la méthode dite de peinture à la fourchette.»
« Etre artiste, disait un cinquième, cela ne s’apprend pas. On est artiste ou on ne l’est pas. Celui qui assume pleinement sa qualité d’artiste trouve dans cette affirmation sa véritable légitimité.»
Le commerçant demanda alors à voir des oeuvres d’art. Il en ressortit perplexe.
Visiblement, il y avait du tout et n’importe quoi appelé « oeuvre d’art » simplement parce que cela avait été fait par un soi-disant artiste. Mais d’autres oeuvres firent naître en lui le sentiment de cette vie plus grande, plus utile, plus noble et plus riche dont il rêvait. Le commerçant suivit quelques cours dans une école d’art et en ressortit plein d’enthousiasme : il se sentait artiste dans l’âme.
Il lui restait une question importante et il retourna voir l’aubergiste.
« Comment fait-on pour vivre de l’art dans ce pays ?» demanda t-il.
« C’est à la fois très facile et très difficile. Comprenez-le : les gens ont ici tellement besoin de beauté, de nouveauté et de rêve que beaucoup sont prêts à acheter n’importe quoi pourvu que cela s’appelle « oeuvre d’art ». Le prix des oeuvres d’art peut être très élevé et certains artistes en profitent d’ailleurs sans vergogne en installant de belles boutiques d’art avec de magnifiques enseignes. Mais les choses changent et, avant d’acheter, beaucoup de gens cherchent maintenant à savoir si l’artiste a du métier.»
Le commerçant rentra dans son pays et annonça à sa femme qu’il était décidé à tenter l’aventure artistique qui correspondait à ses voeux.
« Être artiste est autre chose qu’un métier, lui dit-il, mais il faut tout de même le considérer comme un métier si l’on veut réussir l’aventure.»
« Si nous partons là-bas, demanda sa femme, en quoi te serai-je utile ?»
« J’ai besoin de toi dit le commerçant . Si un jour l’argent me monte à la tête, rappelle moi qu’un artiste est d’abord là pour servir quelque chose de plus grand que lui, quelque chose qui apporte aux gens la beauté, la nouveauté ou le rêve. Si un jour, je pense pouvoir me passer de technique, rappelle moi que les plus grands des vrais artistes continuent à s’exercer humblement à leur maniement. Si un jour je deviens prisonnier de la technique, jette mes outils au feu. Si un jour on me fait la révérence en m’appelant « maître » alors que j’ai perdu mon âme, prie pour moi car je serai en grand danger. Et si dans quelques années un commerçant de passage frappe à notre porte pour me voir et demander comment devenir artiste, dis lui qu’une chose est par dessus tout nécessaire.»
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda la femme.
« Le temps », répondit le commerçant.
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LA POSTURE DE COACH
François Delivré, Auteur du « Métier de coach »,
Co fondateur et directeur associé de l’Académie du Coaching
Résumé de la conférence prononcée à l’ICF le 4 décembre 2003
1 - Extrait du « Petit Robert »
POSTURE (1588 it. postura) 1° didact. Attitude particulière du corps. V. Position. - Cour. attitude peu naturelle ou peu convenable. Dans une posture comique, ou obscène. « Quand il était las de cette posture, il se levait. » 2° Fig. (vieilli ou littér. ) Situation d’une personne. V. position condition situation. Mod. Étre, se trouver en bonne ou mauvaise posture : dans une situation favorable ou défavorable. La chute du gouvernement l’a mis en mauvaise posture. « Un duel met les gens en mauvaise posture. »
2 - Posture : un mot à la mode
Malgré la définition peu reluisante du Petit Robert, le mot a acquis récemment ses lettres de noblesse, essentiellement par référence aux « postures » adoptées par les sages orientaux lors de leurs méditations. Le mot est ainsi couramment utilisé en yoga. Il s’agit alors d’une attitude non seulement physique, mais aussi psychologique, voire spirituelle. C’est l’attitude extérieure et intérieure d’une personne en vue d’un certain but. Dans la culture actuelle du coaching, le mot semble être couramment utilisé en ce sens. Il se distingue alors des compétences, de quelque ordre que soient ces dernières (compétences de diagnostic, de processus relationnel ou « d’intervention » 1.)
3 - La posture professionnelle
Nous retrouvons cette disposition du corps et de l’esprit dans nombre de professions. Un pêcheur en haute mer, un ingénieur qui fait sa visite de chantier, un diplomate qui reçoit un autre diplomate etc. adoptent ainsi une certaine « posture » différente selon les professions. Dans le domaine de la relation d’aide (au sens large), la « posture » d’un médecin qui reçoit son client n’est pas la même que celle du dentiste, celle de l’assistance sociale n’est pas la même que celle de l’avocat, celle du thérapeute n’est pas celle du psychiatre. Osons une hypothèse : la « posture professionnelle » se caractérise par un certain état de vigilance qu’adopte le professionnel lorsqu’il fait son métier. De ce point de vue, une question que tout coach pourrait alors se poser pour expérimenter ou améliorer sa posture serait celle de sa vigilance juste avant l’entretien. A ces instants, le coach est bien entendu lui-même mais il se prépare pourtant à « faire son métier » en adoptant une certaine attitude professionnelle qu’il gardera peu ou prou tout au long de la séance, une « posture de coach. »
4 - Trois éléments pour la posture du coach
Ecartons tout d’abord certaines composantes du professionnalisme qui ne font pas vraiment partie de la « posture ». Ainsi en va t-il des compétences soit relationnelles (les sept « fondamentaux » si l’on se réfère au livre « Le métier de coach ») ou des compétences en diagnostic et méthodes d’intervention (sur le « curseur » des problématiques). La « posture » comprend des éléments plus impalpables, bien plus difficiles à évaluer objectivement et pourtant bien réels.
- Le premier élément est le « génie » personnel du coach. Il s’agit du style qu’il (ou elle) adopte et dans lequel il trouve sa puissance personnelle. Pour certains, ce sera le « punch ». Pour d’autres, la sagesse. Pour d’autres encore, la finesse et la subtilité. Mais, dans l’utilisation de soi-même, gare à ne pas confondre le « génie » avec le « héros de fer blanc » ! Le travail de développement personnel du coach, doublé d’une formation spécifique au coaching, vise à rendre le coach clairvoyant à cet égard. .
- Le second élément est constitué des qualités, talents, dispositions etc. qui sont communes à toute relation d’aide. Ainsi en va t-il :
- de l’écoute
- du respect de la personne aidée
- de l’acceptation de sa personne « telle qu’elle est », en excluant tout jugement
- du souci de laisser à la personne (voire l’aider à développer si nécessaire) sa conscience, sa liberté de jugement et de décision, bref son « autonomie »
- Le troisième élément est (ou serait) spécifique de la relation dite « de coaching », c’est à dire commun à tous les coachs et distinct des autres formes de relation d’aide. C’est là que les choses deviennent difficiles, car nombre de caractéristiques de la « posture professionnelle spécifique de coach » se retrouvent en fait déjà dans les caractéristiques générales de la relation d’aide. Mon expérience de coach d’entreprise m’indique pourtant que ces spécificités existent. Ce sont :
- la conscience de la durée limitée du coaching qui influence notablement la façon de travailler ;
- le souci, plus prégnant que dans les formes usuelles de relation d’aide, que le coaché trouve lui-même sa solution ;
- l’existence, dans la plupart des coachings, d’un contrat avec l’entreprise « payeuse » (contrairement aux autres formes de relation d’aide où c’est la personne qui paie elle-même) ;
- la prise en compte du système professionnel global dans lequel le coaché est inséré (par exemple la culture d’entreprise)
- par voie de conséquence, la nécessité pour le coach de se situer au carrefour de plusieurs approches allant de la psychologie au diagnostic organisationnel (ce qui nécessite de sa part l’usage de compétences bien moins utiles dans les autres formes de relation d’aide.)
5 « Etre coach », une posture ?
Souhaitons-le. La profession naissante de coach semble en effet avoir besoin de deux types de consensus :
- un consensus sur les compétences fondamentales du coach afin d’asseoir la crédibilité de la profession auprès des entreprises et peut-être un jour des pouvoirs publics
- un consensus sur la « posture spécifique de coach » qui lui permette de nouer un dialogue fructueux avec les autres professionnels de la relation d’aide, notamment les thérapeutes.
1 Dans ce résumé, le mot d’intervention » sera pris dans un sens large. Il s’agit de ce que le professionnel de la relation d’aide (et en particulier du coaching ) décide de faire ou dire (ou ne pas faire ou ne pas dire) avec la personne aidée. La parole, le questionnement, le silence, la reformulation, le recadrage etc. sont des « interventions ».
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MECONNAISSANCES ET RECADRAGE
Conférence SF Coach Paris le 14 novembre 2006
François Delivré Auteur du « métier de coach »
Cofondateur et directeur associé de l’Académie du Coaching
[Note préliminaire : La durée de la conférence (1h 15) n’était pas suffisant pour relater tous les développements que l’auteur voudrait transmettre. Le texte que vous allez lire a donc été préparé avant le 14 novembre. Il correspond à une conférence imaginaire et permettra à ceux qui auront été présents d’approfondir le sujet et à ceux qui n’ont pas pu d’en connaître la teneur
Le texte est mis en ligne sur le blog de l’auteur www.blognotes.name.]
Bienvenue
Nous voici donc réunis à l’initiative de la Société Française de Coaching pour cette conférence « méconnaissances et recadrage. » Plus de dix ans ont passé depuis la création de cette association et je me souviens encore des premières réunions des fondateurs, de nos intuitions sur l’avenir du coaching en France, de nos tâtonnements et des premières réussites.
Beaucoup de choses se sont passées depuis lors mais l’esprit qui était le nôtre perdure : prendre le métier de coach en entreprise avec sérieux et en promouvoir le professionnalisme. Je n’imaginais pas à l’époque que j’écrirais un livre sur le sujet, et que je me spécialiserais, avec quelques autres, dans un rôle qui me convient bien : clarifier les savoir-faire du métier de coach en entreprise, tâche sans laquelle celui-ci ne sera jamais vraiment crédible ni auprès de nos clients, ni auprès de leur entreprise, ni au-delà. Car dès que quelqu’un se proclame « coach » en faisant fi du savoir-faire ou de l’éthique, c’est toute notre profession qui s’en trouve atteinte. La conférence de ce soir permettra, je l’espère, d’accroître ce professionnalisme individuel et collectif.
Attaques contre la profession
Oui, les choses ont changé et ce qui était hélas prévisible commence aussi à se réaliser : notre profession qui a acquis sa légitimité dans le monde des entreprises doit maintenant faire face à des attaques venues d’ailleurs. S’il nous est impossible de convaincre les détracteurs de mauvaise foi, du moins pouvons nous, en faisant preuve d’un savoir faire solide, renforcer la crédibilité de notre métier auprès de ceux qui, heureusement majoritaires, ne sont ni bienveillants ni malveillants, mais tout simplement exigeants.
La confusion qui existe dans le grand public sur le mot de coach ne facilite certes pas les choses et, si nous utilisons dès maintenant le vocabulaire de cette soirée, le « cadre de référence » culturellement majoritaire dans notre pays à propos du coaching n’est pas le nôtre. Pour la plupart de nos concitoyens, « coaching » est un mot américain à la mode qui remplace ce qu’on nommait autrefois « aide », « soutien », « conseil » ou « formation.»
Remerciements
Pour clore cette introduction, je souhaite remercier Hélène Reuss qui continue de remplir à merveille à mes côtés le rôle de miroir intelligent de mes idées brouillonnes ainsi que les amis et confrères qui ont élagué mes intuitions sur le thème de cette soirée lors d’une présentation test le 25 octobre dernier : Pierre Chabut, Thierry Roland, Maya Khallouf, Thierry Houdaille, Virginie Cornet Butcher, Nathalie Bourgenot, Patricia Stourm, François Giordan, Hubert Nègre et Hubert Gazet. Merci enfin à François Souweine et Noëlle Philippe, mes deux confrères et associés de l’Académie du Coaching qui me sont unis par les deux valeurs essentielles de notre école « jeune mais bien rôdée » : exigence sur le professionnalisme et bienveillance pour les personnes. C’est avec ces deux valeurs que je vous propose de travailler ce soir.
Et maintenant, au travail ! Voici mon plan :
1) quelques propos sur les « lunettes » ;
2) les méconnaissances ;
3) la réalité ;
4) le cadre de référence ;
5) le recadrage ;
6) approche comparative.
7) permission - protection - écologie
1 - LES LUNETTES
Ces clients qui ne voient pas bien le monde
Mon propos pour cette soirée est de partager avec vous l’état de ma recherche sur un domaine déjà bien défriché, à savoir la façon dont un coach intervient auprès d’un client qui bute sur son problème parce que sa vision du monde, trop limitée, ne lui permet pas de trouver des options efficaces.
«
Le coaching, disons nous dans notre enseignement à l’Académie du Coaching,
c’est l’art d’aider quelqu’un à trouver ses propres solutions. » Nous avons choisi cette définition parce qu’elle nous semble synthétiser ce qui fait la spécificité du coaching par rapport à d’autres relations d’aide. Peu ou prou, en effet, tous les coachs sous tous les cieux s’y reconnaissent à peu près.
«
Aider quelqu’un à trouver ses propres solutions ». Fort bien, mais que faire lorsque le client est enfermé dans des perceptions si étroites ou si figées qu’il ne parvient justement pas à envisager des options qui lui permettraient de résoudre son problème ? Comment intervenir ? Il ne suffit pas de le questionner, même intelligemment, en lui disant «
cher monsieur - ou chère madame - vous êtes en A et vous voulez aller à B. Comment allez-vous procéder ? », puis de suivre pas à pas sa progression. Cela serait possible si le client avait un cadre de référence souple et ouvert. Mais s’il avait cela, il ne serait vraisemblablement pas avec nous en train de demander notre aide.
Deux interventions parmi d’autres : traitement des méconnaissances et recadrage
Bien des interventions sont possibles en de tels cas, mais j’ai choisi pour ce soir deux d’entre elles qui me paraissent avoir de nombreux points communs et quelques différences : le traitement des méconnaissances, telle qu’on l’utilise en Analyse Transactionnelle, et le recadrage, tel qu’on l’utilise en Programmation Neuro Linguistique et, de façon proche, selon l’école de Palo Alto. L’idée de jeter des ponts entre ces approches me plait. Elles sont utilisées par de nombreux coachs, chacun selon sa sensibilité et sa formation. Pour ce qui me concerne, je connais assez bien les méconnaissances puisque mon cadre de référence méthodologique privilégié est l’Analyse Transactionnelle. Je connais moins bien le recadrage puisque je n’ai pas été nourri au lait de la PNL ni de la systémique et je peux faire des erreurs ou confusions non pas par « méconnaissance », mais par manque de connaissances.
Votre modèle de cadre / carte
Nous voici déjà dans le vif du sujet, car chacun de vous a ici ce soir son propre « cadre de référence » ou « carte du monde » méthodologique de coach qui va influencer son écoute. Votre regard sur mes propos va donc relever d’un double mouvement.
Le premier sera de type « ouvert », du moins je l’espère. Il se traduira au cours de cette soirée par une volonté d’apprentissage et, peut-être, par une modification de votre point de vue sur l’une ou l’autre des opérations de méconnaissance et recadrage, voire des deux approches AT ou PNL.
Le second est de type « homéostatique » et sera d’autant plus prégnant que vous êtes convaincu de l’excellence de votre approche respective, voire de sa supériorité. Mes propos pourraient alors constituer une menace pour votre homéostasie méthodologique professionnelle et vous entraîner à des processus de distorsion ou sélection de mes propos. Ces deux mouvements, nous les retrouvons aussi chez nos clients...mais n’anticipons pas.
Regard « méta »
L’essentiel de mon propos n’est pas de répéter ici un enseignement de l’une et l’autre méthodes d’intervention, ce que les écoles spécialisées en AT, PNL et systémique feraient bien mieux et de façon plus approfondie. Je me contenterai de les résumer et surtout, de prendre autant que possible à leur égard une position « méta ». Mon propos est surtout d’inciter les coachs à la vigilance lorsqu’ils utilisent l’un ou l’autre type d’intervention, et cette vigilance me semble commune aux deux.
Elle consiste à veiller à notre propre cadre de référence de coach, à nos lunettes. Voici plusieurs fois que je prononce ce soir cette expression « cadre de référence » que les systémiciens et les transactionnalistes utilisent telle quelle et qui est proche, je crois de ce que les PNListes, appellent « modèle du monde », ou « carte », termes que j’utiliserai de façon équivalente ce soir. Apparemment, cette notion est bien connue de la plupart des coachs professionnels. Mais en fait, l’approche qui en est faite est souvent un peu succincte et je vous en proposerai une autre,. Pour l’instant, contentons nous de la définition simpliste que je donnais dans le livre « Le métier de coach » : « Le cadre de référence, ce sont les lunettes au travers desquelles on voit la réalité. » Même si cette image est grossièrement trompeuse puisque la majorité des personnes ne porte pas de lunettes, elle reste commode. C’est la raison pour laquelle j’ai apporté ce soir ma dernière statue à laquelle j’ai mis des lunettes achetées sur eBay. L’homme que vous voyez ici symbolisera ce soir un coach.

Des lunettes pour voir les lunettes
Les lunettes de ce monsieur, c’est son « cadre », son « modèle » et nous allons imaginer pour la circonstance que, ce soir, vous portez tous des lunettes. « En vrai », comme disent les gosses, vous n’en portez pas tous, mais « en vrai » vous savez cependant que vous avez tous un « cadre » ou un « modèle du monde » pour chaque contexte, y compris lorsque vous menez un entretien de coaching.
Nous regardons les lunettes du client avec nos lunettes
Le monsieur regarde vos lunettes avec ses lunettes. C’est cette évidence qui constitue l’essentiel du message que je voudrais faire passer ce soir parce que, trop souvent à mon gré, un coach décortique la grandeur, la forme, la couleur et les caractéristiques déformantes des lunettes du client en oubliant qu’il le fait avec ses propres lunettes.
Le monsieur en statue observe ce que nous allons appeler de façon triviale et pour l’instant « la réalité », c’est à dire vous, moi, cette salle.
S’il a reçu une formation correcte en coaching, le monsieur est aussi capable de prendre une « position méta », c'est-à-dire que non seulement il vous regarde, mais qu’il se voit lui-même en train de vous regarder, et regarde ce qui se passe entre vous et lui. Il est à l’écoute de votre ressenti et à l’écoute de ce qu’il ressent, lui (ça, c’est un clin d’œil pour le VAKOG
1 des PNListes).
Cette compétence est en soi déjà très pertinente. Mais le monsieur commence à être un vrai « pro » s’il peut aussi observer (toujours avec ses lunettes) comment vous regardez la réalité.
Il y a en effet des éléments de la réalité que vous regardez et que la statue peut observer directement, par exemple le plafond de la salle. Il y en a d’autres qu’il ne peut pas, par exemple la nuque de votre voisin de devant.
Quatre façons d’avoir des lunettes
Distinguons à présent chez la statue à lunettes plusieurs façons de porter celles-ci.
- Le monsieur croit qu’il ne porte pas de lunettes et que sa perception de la réalité est LA réalité. Là, c’est assez grave côté professionnalisme.
Personnellement, je penserais qu’il a besoin d’un solide travail thérapeutique pour parvenir au niveau minimum de conscience de soi qu’exige notre professionnalisme.
- Il sait qu’il porte des lunettes mais oublie parfois qu’elles ont des verres déformants (même s’il le sait intellectuellement, avec sa grosse tête). C’est la tentation courante en coaching.
- Il sait qu’il porte des lunettes et entend son client dire que lui n’en porte pas. C’est une situation très banale en coaching. Là, on commence le vrai travail et le coach peut légitimement se demander si un traitement des méconnaissances ou un recadrage ne seraient pas à tenter.
- De façon proche de la précédente, il estime, à tort ou à raison, que ses propres lunettes lui permettent de mieux voir que son client une certaine forme de « réalité », non seulement celle qu’il peut observer chez lui directement en séance mais aussi ce que le client lui décrit de son monde professionnel. La question que j’aimerais alors poser à la statue est: « qu’est-ce qui vous permet d’affirmer ça ? » Ce n’est ni une question piégée ni une question reproche. Avec de nombreuses réserves et de notables différences, la croyance d’avoir des lunettes plus efficaces que leur client est celle qu’adoptent les coachs lorsqu’ils effectuent un traitement des méconnaissances ou un recadrage.
Si ces propos vous choquent, souvenez vous de l’homéostasie méthodologique professionnelle dont nous avons parlé tout à l’heure et donc, prenez patience et gardez confiance.
1 VAKOG - cinq mouvrages de PNL.
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2 - MECONNAISSANCES
1 - Illustration par un cas d’entreprise
Prenons le cas de ce dirigeant qui, après une analyse soignée du pour et du contre, estime que le nombre de participants à son comité de direction est trop élevé : seize.
On est vendredi matin et il rencontre son coach. Il lui fait part de sa décision de réduire ce nombre de moitié. Il annoncera cette mesure au prochain comité de direction le mardi suivant et prie son coach de l’aider à faire en sorte que « les choses se passent ce jour là le mieux possible. »
« Oups, se dit le coach, il va à la cata ! »
Il vérifie si les conditions d’une éventuelle intervention de traitement des méconnaissances sont correctes. Pour cela, il évalue si le transfert est bon (sa parole est-elle crédible pour le client ?) Il vérifie que le « kit de survie » est en place (trilogie de François Souweine qui désigne l’ensemble coach-coaché relation coach/ coaché). Il s’interroge sur lui-même et sa propre perception : intelligence du contexte, intelligence de l'entreprise. Enfin, il vérifie que le contrat de coaching permet une intervention de ce type, voire l’exige.
On peut espérer qu’il fait cela très rapidement tout en imaginant les conséquences de la décision annoncée par son client concernant le mardi suivant. Il estime en effet, à tort ou à raison, que celui-ci fait une « méconnaissance » au niveau du « problème » et décide de la « lever ».
2 - Définition
Qu'est-ce qu'une méconnaissance ? L’AT dit : « « La méconnaissance est l'omission inconsciente d'une information utile à la résolution d'un problème. »
Une personne qui fait une méconnaissance effectue une distorsion de la réalité qui comporte des conséquences dommageables pour lui ou les autres (distorsion est un mot qu’emploient aussi les PNListes.)
Pourquoi cette personne ne voit-elle pas clair ? Pourquoi utilise t-elle des lunettes inadaptées à la résolution de son problème ? L'AT estime que ce sont d’anciennes croyances du sujet sur lui-même, les autres et le monde qui sont à l’origine des méconnaissances. Plutôt que de les modifier, il préfère alors inconsciemment ne pas remarquer certains aspects de la « réalité », ou en donner une interprétation « fausse ». Les méconnaissances seraient donc un mécanisme intrapsychique de nature homéostatique tendant à justifier ou conforter le cadre de référence archaïque.
Les méconnaissances font partie des mécanismes scénariques de l’AT, c'est-à-dire qu’ils servent à renforcer le système de « croyances / prévisions / décisions » élaborées pendant l’enfance et inefficaces à l’âge adulte.
Le concept a été « inventé » par les Schiff, des thérapeutes transactionnalistes contemporains d’Eric Berne. Après eux, Ken Mellor et Eric Sigmund ont élaboré un tableau à douze cases que vous trouverez en annexe avec quelques indications.
Récemment (début 2006), Ken Mellor a repris le tableau avec Ritchie Macefield pour le rendre plus pertinent, ce qui allait sans doute à contre courant de son homéostasie méthodologique professionnelle et mérite d’être salué
2 3 - Niveaux de méconnaissance
Pour ma part, dans mes coachings, je n’utilise pas le tableau originel à douze cases auquel je trouve un grand intérêt théorique, mais dont la complexité me rebute. Dans ma pratique, je distingue seulement quatre niveaux de méconnaissances qui agrègent les « cases » les plus fréquemment rencontrées du tableau et cela me suffit la plupart du temps.
- Niveau du stimulus. La personne ne voit pas, n’entend pas etc. Les stimuli peuvent être externes à la personne (d’autres entendent / voient etc. quelque chose) ou internes (la personne ne ressent pas ce que d’autres ressentent usuellement dans un certain contexte).
Exemple : « Je commence toutes mes phrases par « absolument » ? s’inquiète un client.
Pas possible ! D’autres ? Tiens tiens ! Et si c’était les lunettes des « autres » qui leur jouaient des tours ?
- Niveau du problème. La personne perçoit les stimuli, mais estime que cela ne pose pas de problème, ou moins pas le problème qu’un esprit averti, un bon pro ou un vieux sage voient, eux.
Exemple : « dans six mois, dit cette personne au chômage, je vais gagner ma vie avec le métier de coach » Un vieux sage ? Tiens tiens ! Quelles lunettes porte t-il ?
- Niveau des options. La personne voit le problème, mais pense qu’il n'y a pas de solutions » alors qu’on peut raisonnablement penser qu’il y en a.
Exemple : « Je n’ai qu’une seule chose à faire, dit ce cadre en froid avec son chef. Aller voir le grand patron » « On ? » Tiens tiens ! Quelles lunettes raisonnables porte ce « on » ?
- Niveau de la mise en œuvre des options. La personne comprends le problème et entrevoit une solution qui lui convient, mais estime qu’elle pas capable de la mettre en œuvre alors qu’elle en est tout à fait capable.
Exemple : « Je devrais d’abord en parler à mon chef, c’est vrai, dit ce même client. Mais je n’ose pas, c’est plus fort que moi. » Tiens tiens ! Qui dit qu’elle est capable ? Sur quoi se fonder pour affirmer qu’elle l’est ? Ne serait-ce pas encore une affaire de lunettes ?
4 - Ordre des niveaux
L’ordre des niveaux est important. L’expérience montre qu’il est inutile de traiter une méconnaissance à un niveau si les niveaux inférieurs sont méconnus. Ainsi :
- Il est inutile de travailler sur le « problème » si la réalité est méconnue
- Il est inutile de travailler sur les « options » si le problème n’est pas bien cerné.
- Il est inutile de travailler sur la capacité à mettre en œuvre les options si le client n’a pas idée de celles-ci.
5 - Illustration par un cas d’entreprise (suite et fin)
Revenons à notre histoire de nombre de participants au CODIR. Le coach estime - à tort ou raison - que le dirigeant a une conscience assez juste de la réalité : analyse organisationnelle, durée du délai entre le moment de la séance et celui du CODIR (quatre jours), mais qu’il sous estime les conséquences humaines de sa façon d’annoncer brutalement les choses. Il va alors tenter de lever la méconnaissance (au niveau du problème) et dit au client :
« Si vous annoncez la réduction de votre CODIR en séance comme ça, vous en avez pour un an à vous en remettre, vous, votre équipe, et le reste de votre entreprise.
- Mais j’ai raison ! dit le client. D’ailleurs, beaucoup sont d’accord pour dire que nous sommes trop nombreux ! »
Le coach réfléchit. Il estime, à tort ou à raison, que le dirigeant méconnaît les processus de deuil que vont vivre les membres éjectés de l’équipe et sous estime l’importance du retentissement qu’aura sa décision. Il répond :
« Vous avez peut-être raison sur le fond. Mais le problème n’est pas de savoir si vous avez raison ou pas, il est dans la façon dont vous allez annoncer votre décision.
- C’est vrai que certains vont être mécontents, dit le dirigeant, mais qu’y puis-je ? »
Le coach fait intérieurement « ouf ». Il peut maintenant tenter une levée des méconnaissances au niveau des options.
« Je ne peux pas faire autrement, poursuit le dirigeant.
- Pourquoi ?
- Je ne vais tout de même pas appeler un par un les membres de mon CODIR pour leur expliquer. Je n’en ai pas le temps ! »
Le coach (à qui il ne reste que dix minutes de séance) peut se dire in petto « en fait, il a peur de leurs réactions émotionnelles et je vais commencer avec lui un long traitement de relation aux émotions. » Mais s’il passait les dix minutes à faire ça, il méconnaîtrait l’urgence. Ce serait LUI LE COACH qui ferait une méconnaissance !
Le coach continue.
« Moi, dit-il, je sais que vous avez le temps. D’ici mardi, il y a quatre jours. Et la décision que vous prenez a une telle d’importance qu’elle me semble prioritaire par rapport à d’autres activités. »
Si le dirigeant accepte ce propos et dit « C’est vrai. Je vais me débrouiller pour les voir individuellement. Cela ne sera pas facile pour moi, mais je dois y aller »...
... et s’il dit cela de façon « congruente », c'est-à-dire que son non verbal est en accord avec ses propos...
...alors le coach peut s’arrêter là. Il n’y a pas besoin d’aller plus loin car le dirigeant ne semble pas avoir de méconnaissance au niveau de la mise en œuvre de l’option.
6 - Recours à l’outil des méconnaissances : « zut ... »
Recours intuitif
Le « déclic » de l’utilisation des méconnaissances par un intervenant me semble se produire lorsqu’il se dit « zut, le client va se planter. »
S’il s’agit d’un problème répétitif, la conviction intérieure devient : « zut, il va encore se planter. »
De façon plus intellectuelle, un coach peut penser aux méconnaissances lorsqu’il estime qu’il va y avoir des conséquences graves et difficiles pour le client ou bien que le client ne parviendra pas à résoudre sans cela le problème contractuel objet du coaching. Le contrat lui donne le droit - non, le devoir - d’intervenir est le contrat. Ennuis prévisible ou échec prévisible : vous voyez que le champ est extrêmement large.
Recours méthodologique
Il existe certains indices permettant d’estimer raisonnablement que le coaché fait une méconnaissance.
- Niveau de la réalité : la propre observation par le coach des faits bruts, lorsque c’est possible. Ceci repose sur son acuité d’observation jointe souvent à ce qu’il voit en séance en « processus parallèle »
- Niveau du problème : le « bon sens » du coach, ce qui lui fait dire que, selon une bonne probabilité, un problème va se poser au coaché. C’est alors l’expérience du coach et sa capacité de réflexion qui l’aide à discerner une méconnaissance. Plus le coach avance en âge et en expérience, plus cette faculté est grande
- Niveau des options. Le coach, par son expérience et sa réflexion créative, peut imaginer qu’il existe des options potentielles pour le coaché quez ce dernier semble ignorer.
- Niveau de la mise en oeuvre des options : le coach estime que le client sous estime ou surestime la confiance que le client a en lui-même (problématiques de toute-puissance / impuissance)
En outre, le coach peut estimer que le client effectue une méconnaissance si celui-ci montre un processus scénarique typique avec des comportements tels que :
- parler en termes généraux et globalisants (généralisations)
- ne pas répondre aux questions du coach, ou répondre à côté (transactions de redéfinition)
- refuser de voir certains aspects de la réalité ou du problème
- et surtout regimber lorsque le coach l’invite à aborder son problème sous d’autres angles.
Tout ceci à condition, bien sûr, qu’il soit conscient de l’état de ses propres lunettes ! (leitmotiv de cette conférence)
7 - Traitement des méconnaissances
« Traiter » une méconnaissance (on dit aussi parfois, « lever »), c’est :
- Tout d’abord, identifier le niveau où le coaché bute : réel, problème, options, mise en oeuvre.
- Ensuite, « prouver » au coaché que sa perception des choses n’est pas efficace. De ce point de vue, la méconnaissance est une opération qui s’apparente parfois à la « confrontation » ( au sens de l’AT), opération dans laquelle un coach doit mettre plus d’énergie à transformer le cadre du coaché que celui-ci n’en met à le maintenir 3.
Le capitaine Haddock rentre dans un poteau
Illustrons ces niveaux par une scène du début de l’album de Tintin « Le trésor de Rackham le rouge ». Le capitaine Haddock lit « la dépêche » dans la rue et s’apprête à rentrer dans un poteau. Vous décidez d’intervenir et de traiter sa méconnaissance.
- Si vous dites « attention au poteau ! » et qu’il arrête de marcher le nez sur son journal, vous avez levé une méconnaissance au niveau de la réalité.
- S’il dit « et alors ? J’ai le droit de marcher où je veux, non ? », que vous répondez « peut-être, mais ça va vous faire une sacrée bosse» et que Haddock dit « zut, c’est vrai » vous avez levé la méconnaissance au niveau du problème.
- Si Haddock ajoute « je sais, mais tout un chacun qui lirait ça serait si furieux qu’il irait lui aussi droit dans le poteau ! », si vous lui dites « Oh, on peut aussi faire autrement !» et que Haddock répond sans rouspéter « J’aimerais bien savoir comment», vous avez levé la méconnaissance au niveau des options.
- Si Haddock regarde la rue tout pensif et dit « moi, je ne suis pas capable de marcher lentement dans la rue en levant le nez de temps en temps de mon journal», que vous dites « je vous mets au défi » et que Haddock « c’est ce qu’on va voir ! », la levée des méconnaissances est terminée.
8 - Dérives
Le traitement des méconnaissances est un outil puissant dans lequel le coach s’investit. Mais, comme souvent, la puissance est proche de la toute puissance et des dérives de coach sont possibles.
- Passer en « pouvoir sur » ce client, l’attitude allant de la condescendance (« Ahlala, si je n’étais pas là... ») à la dévalorisation (« vous ne nous rendez même pas compte que... »)
- Se raccrocher à une expérience vécue proche de celle que décrit le client
- Se raccrocher à un cas de coaching similaire que l’on a traité chez un autre client
- Ignorer les sentiments et émotions que la problématique du client ravive.
Chacune de ces dérives vient du fait que le coach oublie qu’il porte lui aussi des lunettes. Elle correspond à un manque essentiel de vigilance dans notre métier, lorsque nous utilisons le problème du client pour traiter notre propre problème.
9 - Quelques compléments
9.1 - Ne pas confondre « méconnaissance » avec « manque de connaissances »
Tout d’abord, il ne faut pas confondre « méconnaissance » avec « manque de connaissances ». Il arrive souvent qu’un coaché ne puisse pas élaborer des options simplement parce qu’il manque d’informations ou de connaissances. C’est rarement le cas sur le fond des problèmes apportés par le client, le contenu, parce que le coach n’a pas la connaissance technique des sujets dont parle le coaché. Mais c’est souvent le cas sur les processus dont beaucoup de clients, d’ailleurs, ne parviennent même pas à percevoir l’existence. Par exemple, il suffit parfois que le coach explique ce qu’est le triangle dramatique à un client embourbé dans une difficulté relationnelle pour que celui-ci se mette à élaborer des options.
9.2 Questions essais de réponses
Revenant au cas qui illustre notre propos, nous pouvons nous interroger.
- Ce dirigeant fait-il d’autres méconnaissances ? Oui, il en fait. L’une d’elles, assez courante chez les managers français pétris de logique cartésienne, semble être la propension à croire que « puisqu’une position est logique, les autres vont l’accepter. »
- Est-ce le seul type d’intervention possible pour le coach? Non, il y en a sûrement d’autres, en particulier un recadrage sur la notion d’efficacité.
- Le coach a-t-il un « cadre de référence déformé » lorsqu’il effectue cette « levée de méconnaissances » ? C’est possible et même vraisemblable. Il a en particulier un cadre de référence méthodologique qui lui vient de sa formation en AT et qui lui fait voir les choses « sous l’angle des méconnaissances», ce qui fait qu’il a tendance à utiliser cette technique. Le coach a aussi sa propre « carte du monde » sur le contexte de l’entreprise, son client, la problématique etc. Un coach « pro » qui utilise la grille des méconnaissances est donc avant tout vigilant à ses propres méconnaissances. Coach, quelles sont tes lunettes ?
- Est-ce que traiter les méconnaissances, « ça marche » ? L’expérience dit : « oui, ça marche ». Pas toujours, mais souvent assez bien.
9.3 Quelques méconnaissances usuelles en coaching
Nos clients sont des managers. Voici quelques domaines dans lesquels, d’expérience, ils font fréquemment des méconnaissances :
- L’appréciation du temps nécessaire pour faire une certaine tâche, ou établir des priorités. Typiquement, on retrouve ici les grands problèmes de gestion du temps des coachés. La méconnaissance porte aussi sur les problèmes de temps des collaborateurs, lorsque les managers fixent des délais irréalistes.
- La méconnaissance par le client de ses propres émotions (surtout pour les managers ayant un message contraignant.
- Le refus des limites, les siennes ou celles des autres. Limites dues à l’âge, à la position hiérarchique, à la compétence. Le coaché entre alors dans une zone de toute puissance ou d’impuissance.
- Les méconnaissances de l’impact des propos sur autrui, surtout l’impact émotionnel. Le manager dit : « ils doivent pouvoir entendre cela... » ou bien « ils n’ont qu’à me dire toute la vérité... ». Récemment, j’ai entendu une jeune femme qui me racontait comment son patron avait réagi à l’annonce d’une absence annoncée pour raison de « Madame, vous n’auriez pas pu faire ça à un autre moment ! »
- Les méconnaissances sur l’avenir professionnel : se croire incapable de changer un cours de carrière, ou surestimer sa carrière (pour les hauts potentiels, ou pour certains jeunes diplômés aux dents longues Les méconnaissances stratégiques dues à la volonté de puissance du dirigeant.
2Je remercie Isabelle Crespelle de m’avoir informé de ces évolutions quelques jours avant la conférence.
3Pour la confrontation, lire l’excellent article de Laurie Weiss dans les classiques de l’Analyse Transactionnelle, volume 1.
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3 - RÉALITÉ
Avant de passer à la seconde opération de ce soir, le recadrage, je vous propose un détour pour clarifier la notion de « réalité » et « cadre de référence » ou « carte du monde ».
1 - La statue est-elle réelle ?
On ne revient pas indemne d’un voyage au pays de la notion de réalité. L’esprit est plein de doutes. Qu’est-ce qui est réel et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Cette statue, par exemple, est-elle « réelle » ? Le sens commun dit que oui. La réflexion dit que non, ou plutôt, elle dit qu’on ne sait pas. Car cette statue qui n’est pas pour l’instant dans mon champ visuel « n’existe » ici et maintenant que dans ma mémoire, parce que je l’ai façonnée dans mon atelier et apportée ici. Je peux m’interroger : ne suis-je pas le jouet d’un tour que me joue ma mémoire ? Puis-je me faire confiance à moi-même ?
Alors je tourne lentement la tête et hop ! La statue m’apparaît. Etait-elle donc « réelle » ? Pas du tout. Un esprit averti me dira qu’elle n’est devenue « réelle » que parce que je l’ai regardée. Maintenant que je l’ai sous les yeux, je vois aussi que son crâne est lisse et je me souviens comme je l’ai façonné avec une spatule de cuisine.
Mais le caractère « lisse » de ce crâne chauve est-il réel ? Je m’approche et pose ma main dessus. Non, ce n’est pas lisse parce que, en pensant à la conférence de ce soir, j’ai fait de légères stries. Mais un esprit averti dira que la « réalité » légèrement striée du crâne n’apparaît que lorsque je touche.
Nous pouvons donc comprendre assez vite que la définition « naïve » de la réalité selon laquelle elle serait « ce qui existe indépendamment du sujet » ne tient pas cinq minutes. Watzlawick commente ainsi cette illusion
4 :
« notre idée quotidienne, conventionnelle de la réalité est une illusion que nous passons une partie substantielle de notre vie à étayer, fût-ce au risque considérable de plier les faits à notre propre définition du réel, au lieu d’adopter la démarche l’inverse. »
L’expérience que nous venons de faire avec la statue n’est pas une pure spéculation philosophique. Elle rejoint ce que nous vivons dans notre profession lorsque le coaché nous parle de son « réel », au moment de l’analyse de la demande ou à d’autres étapes du coaching. Ce que le client nous dit est-il vraiment la « réalité » ?
Nous savons bien, intellectuellement, qu’il nous raconte les choses avec ses lunettes, que son « réel » n’est en fait que sa perception d’un éventuel « réel » objectif mais pourtant, nous avons sans cesse tendance à considérer que les faits ou informations apportés en coaching sont vraiment « la réalité. »
2 - Le client a menti
Il y a peu, j’ai ainsi supervisé un (excellent) coach dont le client, en cours de coaching, avait annoncé qu’il quittait son poste pour en rejoindre un autre à l’intérieur du même groupe. Il demandait à suspendre le coaching pendant quelque temps. Sa hiérarchie, dit-il, était au courant. Le coach, après questionnement, s’adapta à la nouvelle donne et négocia avec son coaché un nouveau contrat relationnel pour la suite du coaching. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il apprit au cours d’un entretien avec l’ancien hiérarchique pour confirmer la suspension, que non seulement ce dernier n’était pas d’accord sur le départ du coaché, mais surtout pour la suspension du travail de coaching. Le client avait « menti ».
3 - « Qu’est-ce que la réalité ? »
«
Qu’est-ce que la réalité ? » Cette question, je me souviens l’avoir entendu posée par Jacques Sausset qui était à l’époque l’expert français en sémantique générale, en ouverture d’un séminaire qu’il tenait sur cette approche. « Ah ! m’étais-je dit, je vais enfin savoir ! » Mais Sausset avait enchaîné en disant : «
la réalité, c’est ce qui est. » Quelle déception !
Je cite la sémantique générale parce que, d’après mes lectures et mes apprentissages, c’est elle qui, avec les avancées de Watzlawick, a le plus approfondi la notion de la réalité dans le domaine des sciences humaines qui est le nôtre. Je regrette que les travaux considérables de Korzybski, le père de la sémantique générale, soient si peu connus et en même temps, je pense que c’est un peu de sa faute, car sa construction intellectuelle, extrêmement pertinente sur le fond, était trop complexe pour donner naissance à une praxis utilisable dans nos métiers.
Que dit Korzybski ? Il dit que ce que « l’esprit averti » disait tout à l’heure à propos de ma statue : savoir si la réalité existe ou non n’a pas d’importance. Par contre, ce qui est intéressant, ce sont les filtres physiologiques, culturels, psychologiques que l’on met en place à propos d’une discutable « réalité ». Ce qui compte uniquement, c’est l’élaboration du « cadre de référence » ou du « modèle du monde. »
Les « cadres de référence » au sujet de la notion de réalité sont par ailleurs divers.
- Comme nous venons de le voir, certains estiment que poser la question de la réalité réelle n’a pas d’intérêt. A la suite de la sémantique générale, cette position a été reprise par la PNL et l’école de Palo Alto. Je ne sais pas si elles l’ont fait en connaissant les travaux de Korzybski.
- Certains pensent que la réalité, c’est ce que nous percevons par nos sens.
Cette position est qualifiée, de façon assez péjorative, de « réalisme naïf » par l’encyclopédie Wikipédia sur internet. Elle est assez proche du raccourci populaire qui dit avec Descartes « je pense, donc je suis » ou de celle, plus actuelle, de l’intelligence émotionnelle du type : « je sens, donc je suis. »
- Certains, comme Platon, estiment qu’il y a une réalité mais que nous ne pouvons pas l’appréhender directement. C’est le fameux mythe de la caverne dans laquelle nous voyons les ombres de la réalité extérieure se projeter sur les murs sans pour autant voir celle-ci.
Certains vont jusqu’au bout et estiment que la réalité n’existe pas, que seule existe notre perception. Je trouve personnellement que c’est un peu se mordre la queue, parce qu’on remplace alors un problème par un autre de même nature. Si la réalité, c’est la perception, les difficultés que nous venons de soulever à propos de la réalité restent à peu près les mêmes au niveau de la « réalité de la perception ». J’arrête là parce que je commence à me faire des nœuds au cerveau.
- Citons enfin l’approche originale de Watzlawick qui distingue deux niveaux de réalité. La réalité de premier ordre est celle que nous recevons directement de nos sens. La réalité de second ordre est la signification que nous attribuons à la réalité de premier ordre. Cette distinction nous aidera par la suite à mieux appréhender quel type de réalité nous est utile en coaching
4 - Deux autres perceptions de la réalité intéressantes en coaching
Les considérations précédentes ont un fort intérêt conceptuel, mais un coach ne fait pas son travail dans le seul but de la jouissance intellectuelle. Deux autres visions de la réalité me semblent plus opérationnelles. Pour la circonstance, j’ai inventé pour elles deux néologismes : la « sémantique consensuelle » et la « doxa de coaching. »
Sémantique consensuelle
Cette expression signifie que la réalité, c’est lorsque deux personnes (ou plus) utilisent les mêmes mots pour parler de la même chose. On pourrait dire : «
la réalité, c’est ce sur quoi on est d’accord pour dire que c’est la réalité. » Au lieu d’être objective, la réalité devient relationnelle.
Cette notion de « sémantique consensuelle » est discutable sur un strict plan philosophique, j’en conviens mais elle a l’immense mérite de souligner à quel point, faute d’un accord social de type sémantique, l’être humain glisse vers la folie ou l’abus de pouvoir.
Je vous prie à ce sujet de vous reporter à deux textes cités en annexe 2 du PDF. Le premier est le dialogue entre Alice et Humpty Dumpty dans le livre de Lewis Carroll « de l’autre côté du miroir. » Le second relate une interview du sculpteur anglais Michael Craig à propos d’un verre d’eau qu’il transforme - ou prétend transformer - en « chêne ». J’espère pour Michael Craig qu’il s’agit plus d’humour britannique que d’un phénomène intrapsychique de « toute puissance », mais une chose me paraît certaine : s’il a soif et va au pub demander un verre d’eau en disant « je voudrais un chêne », il risque d’avoir quelques problèmes.
Concrètement, en coaching, il s’agit ici pour nous de vérifier auprès du client que nous avons un vocabulaire à peu près commun. C’est une première étape qui se situe en amont du travail sur le cadre de référence du client. Elle nécessite souvent une compétence de métacommunication : « Quand vous dîtes ceci, indique le coach, cela veut dire pour dire pour moi... sommes nous d’accord ? »
La « doxa » de coaching sur la notion de réalité
«
La doxa 5, c'est l'ensemble - plus ou moins homogène - d'opinions confuses, de préjugés populaires, de présuppositions généralement admises et évaluées positivement ou négativement, sur lesquelles se fonde toute forme de communication. » On pourrait aussi dire que c’est ce que représente un mot ou un concept, pour un groupe donné. C’est une sorte de cadre de référence
4 - Deux autres perceptions de la réalité intéressantes en coaching
Les considérations précédentes ont un fort intérêt conceptuel, mais un coach ne fait pas son travail dans le seul but de la jouissance intellectuelle. Deux autres visions de la réalité me semblent plus opérationnelles. Pour la circonstance, j’ai inventé pour elles deux néologismes : la « sémantique consensuelle » et la « doxa de coaching. »
Sémantique consensuelle
Cette expression signifie que la réalité, c’est lorsque deux personnes (ou plus) utilisent les mêmes mots pour parler de la même chose. On pourrait dire : «
la réalité, c’est ce sur quoi on est d’accord pour dire que c’est la réalité. » Au lieu d’être objective, la réalité devient relationnelle.
Cette notion de « sémantique consensuelle » est discutable sur un strict plan philosophique, j’en conviens mais elle a l’immense mérite de souligner à quel point, faute d’un accord social de type sémantique, l’être humain glisse vers la folie ou l’abus de pouvoir.
Je vous prie à ce sujet de vous reporter à deux textes cités en annexe 2. Le premier est le dialogue entre Alice et Humpty Dumpty dans le livre de Lewis Carroll « de l’autre côté du miroir. » Le second relate une interview du sculpteur anglais Michael Craig à propos d’un verre d’eau qu’il transforme - ou prétend transformer- en « chêne ». J’espère pour Michael Craig qu’il s’agit plus d’humour britannique que d’un phénomène intrapsychique de « toute puissance », mais une chose me paraît certaine : s’il a soif et va au pub demander un verre d’eau en disant « je voudrais un chêne », il risque d’avoir quelques problèmes.
Concrètement, en coaching, il s’agit ici pour nous de vérifier auprès du client que nous avons un vocabulaire à peu près commun. C’est une première étape qui se situe en amont du travail sur le cadre de référence du client. Elle nécessite souvent une compétence de métacommunication : « Quand vous dîtes ceci, indique le coach, cela veut dire pour dire pour moi... sommes nous d’accord ? »
La « doxa » de coaching sur la notion de réalité
«
La doxa 5, c'est l'ensemble - plus ou moins homogène - d'opinions confuses, de préjugés populaires, de présuppositions généralement admises et évaluées positivement ou négativement, sur lesquelles se fonde toute forme de communication. » On pourrait aussi dire que c’est ce que représente un mot ou un concept, pour un groupe donné. C’est une sorte de cadre de référence collectif.
Par exemple, « développement durable » est une expression sur laquelle les groupes politiques bâtissent chacun une « doxa » en fonction de leur idéologie. Ce serait la même chose pour le mot « coaching » où les français bâtissent actuellement une certaine « doxa. »
Les « doxa » sur un même mot ou notion peuvent être différents suivant le groupe qui emploie ce mot.
Tout dépend de la façon dont il compte ensuite l’utiliser ensuite. C’est ce qui se passe pour le mot « réalité ». L’idée que se font des gens de ce qu’est pour eux la réalité dépend largement de qu’ils veulent en faire par la suite. Ainsi, dans la vie de tous les jours, ce que nous nommons « sens des réalités » nous sert... à résoudre les problèmes de tous les jours. Un salarié menacé par une délocalisation dira :
« Moi, je vois la réalité. La mondialisation, ce sont des pertes d’emploi. »
La « doxa » sur le mot réalité varie donc suivant qu’on se situe dans une visée philosophique, thérapeutique, à usage de vie quotidienne ou ...en coaching. Or, dans le domaine qui est le nôtre, le but est d’aider le client à trouver ses propres solutions et notre « doxa de coaching » sur la notion de réalité pourrait s’énoncer ainsi : «
la réalité, c’est le matériau qui permet au client de trouver une solution. »
Evidemment, cette définition de la réalité est limitée et presque honteuse sur le plan intellectuel. Allons donc ! Ce serait donc l’intention sur l’usage d’un mot qui définirait ce qu’est ce mot ? Une réflexion sur la notion de réalité devrait permettre d’élaborer un cadre de référence sur celle-ci (la réalité) alors que, d’habitude, on part plutôt de la réalité (ou des perceptions) pour élaborer ou conforter un cadre de référence. [Note ; si les phrases précédentes vous semblent confuses, c’est normal. C’est le signe qu’il y a effectivement une circularité perturbante. Un systémicien verrait tout de suite qu’une réflexion sur la notion de réalité contrevient au postulat selon lequel « on ne peut pas classer ensemble une classe (réflexion sur la réalité) et les éléments de cette classe (la réalité). Ceci expliquerait la confusion.]
4 Utiliser la réalité en coaching
Toutes ces réflexions sur nature la réalité me conduisent déjà à trois enseignements pragmatiques dans l’exercice de notre profession et qui reflètent assez exactement ce que dit Watzlawick de la réalité de premier ordre : «
le premier aspect de la réalité a trait aux propriétés purement physiques, objectivement sensibles des choses et est intimement lié à une perception sensorielle correcte, au sens commun ou à une vérification objective, répétable et scientifique. »
Vigilance
Premier enseignement : l’importance pour le coach d’avoir une bonne perception sensorielle dans deux registres :
- ce qu’il voit du client, ce qu’il entend, soit au niveau des perceptions brutes (niveau analytique), soit de façon globale et intuitive (niveau analogique).
- ce qu’il « sent » chez lui-même, ce que son propre corps lui enseigne sur ce qui se passe. Cette attention à soi est en d’ailleurs indispensable pour des opérations comme la métacommunication ou la détection d’un processus parallèle. Cette faculté de ressentir s’acquiert beaucoup par le travail thérapeutique
Ces deux vigilances permettent d’adopter une attitude apparemment contradictoire qui consiste à faire confiance à ses sens tout en doutant d’eux. Ils ne donnent évidemment pas une image de la « réalité » sûre à 100 %, nous venons de voir que c’est impossible. Cette attitude n’est d’ailleurs que « apparemment » contradictoire car les contextes de la vie dans lesquelles nous nous faisons confiance et restons tout à la fois prudents sont très nombreux. Ainsi, un conducteur de voiture roulant sur une route apparemment dégagée, reste vigilant.
Sémantique
Second enseignement (tiré de la « sémantique consensuelle ») : dans toute vie sociale mais plus spécialement dans les métiers relationnels tels que le nôtre, nous n’avons accès à un reflet correct de la réalité avec le client que si, derrière les mêmes mots, nous nous mettons les mêmes choses et réciproquement.
Sens commun
Troisième enseignement (tiré de la notion de « doxa ») : ne méprisons pas le « sens commun », en particulier ce que des confrères compétents perçoivent ou percevraient d’un même contexte de coaching. Là encore, le critère n’est pas absolu mais, lorsque la signification donnée est relativement commune, cela permet d’établir des hypothèses assez plausibles et, notamment, de remettre à sa juste place le cadre de référence individuel du coach.
Cette transition nous conduit à l’étape suivante de notre exposé: le cadre de référence.
4 Citation tirée de l’avant propos de « La réalité de la réalité »
5 Encyclopédie Wikipédia
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4 - CADRE DE REFERENCE, MODELE DU MONDE
4.1 Le chien dans la taïga
« On devrait toujours commencer une notion difficile par une histoire » me disait une consoeur lorsque j’écrivais « Le métier de coach » et je me souviens de ce sage précepte. Voici donc le conte sibérien du « chien dans la taïga » dont la version audio a été mise sur mon blog la semaine dernière. http://www.blognotes.name (voir l’annexe 3 du PDF pour le texte écrit)
Ce conte est intéressant parce qu’il explique assez bien comment s’élabore un cadre de référence
6. Au départ, il y a un besoin et celui du chien est double : compagnie et sécurité. Le chien vit alors une histoire qu’il gardera ensuite en mémoire. Il construit un certain « cadre », une « carte » du genre : « lièvre = loup= ours = animaux peureux / Homme= compagnie fiable. » La phrase clef dans le récit est : « le chien pense dans sa tête. » Nous pouvons dire : il a construit un cadre.
On peut imaginer une suite à cette histoire. Lorsque le chien rencontrera ensuite un animal ou pensera à un danger, il aboiera, même à tort. Il se référera au cadre élaboré au moment de son aventure et sélectionnera une partie de la « réalité » pour conforter son cadre. Le cadre de référence, c’est un cadre auquel on se réfère.
4.2 On est tous d’accord
Si les points de vue sur la notion de réalité sont divers, il est par contre un domaine dans lequel nous sommes à peu près d’accord dans la profession qui est la nôtre : l’être humain ne sélectionne qu’une faible partie des éléments qui sont à sa disposition pour construire sa « réalité psychique ». C’est cette élaboration qui intéresse le coach ou le thérapeute parce que, si le client a élaboré une certaine perception, il lui est possible d’en élaborer une autre. C’est sur cette croyance que se fonde notre métier.
Si nous n’avions pas au fond de nous même la conviction que le client peut changer de cadre/carte, nous serions des imposteurs, des tire-fric et des manipulateurs de la misère humaine.
4.3 - De nouveau les lunettes
J’écrivais dans le métier de coach : «
Le cadre de référence, ce sont les lunettes au travers desquelles chacun voit la réalité. La réalité existe en tant que telle, mais chacun la perçoit en fonction de ses cinq sens, de sa structure psychologique, sa culture etc. Chacun a ses lunettes. »
Par exemple, en ce moment, vous êtes en train de recourir ou d’élaborer un cadre de référence sur cette conférence, moi-même, le thème etc.. Vous filtrez mes paroles avec votre cadre de référence AT, votre modèle du monde PNL, ou votre ignorance des deux. Vous rejetez de multiples signaux inutiles. Lesquels d’entre vous peuvent par exemple dire si les fenêtres de cette salle sont en bois, en alu ou en plastique (modifier en fonction de la salle).
En outre, vous avez peut-être déjà reçu un enseignement sur le cadre de référence et avez donc bâti un cadre de référence sur le cadre de référence, ou un modèle du monde sur ce qu’est un modèle du monde.
En m’écoutant, vous y faites référence et filtrez peut-être ce qui vous gêne, parce que ce que je dis remet en cause l’élaboration que vous avez faite à l’époque.
4.4 D’où vient que l’on ait besoin d’un cadre ?
Pourquoi élaborons nous un cadre de référence et surtout, pourquoi tenons nous tant à le maintenir même lorsqu’il est inefficace ? Quel est le sens ? Je vois trois raisons a - Impossibilité de l’exhaustivité Une première réponse se trouve dans l’impossibilité physiologique de trier les millions d’informations auditives, kinesthésique, visuelles que nous percevons, sans compter ce qui provient de nous même comme émotions et pensées issues de notre mémoire. A cause de cette impossibilité, nous mettons en place des processus de généralisation qui sont bien commodes pour nous faire une idée de ce qui se passe, puis nous servent dans des contextes ultérieurs similaires. Ainsi, lorsque nous utilisons pour la première fois une page d’accueil internet, nous regardons attentivement. Par la suite, lorsque le site a été mis dans nos « favoris », nous savons tout de suite nous diriger dans le flot d’écrits et d’images qui apparaît sur l’écran. Cette capacité de généralisation peut, hélas, conduire aussi à ces « terribles simplifications » dont parle Watzlawick et qui nous conduisent à penser trop simple lorsque les choses sont complexes.
b - Satisfaction des besoins de structure
La seconde raison qui conduit un être humain à forger un cadre de référence, c’est le besoin de Structure. Un « cadre de référence », c’est un ensemble structuré auquel on se réfère. Une « carte du monde », c’est un ensemble organisé qui nous permet de nous diriger.
c - Besoin ... de donner un sens à la condition humaine
J’ai fait mienne à ce sujet la phrase du thérapeute Alain Crespelle 7 « le sens prime le confort ». Face aux mystères de la condition humaine et à certaines épreuves, l’être humain cherche désespérément du sens : « Pourquoi, pourquoi ? » ;
« Pourquoi le monde est-il injuste ? » ; « Pourquoi les gens ne répondent-ils pas à mes besoins ? » ; « Pourquoi certaines choses sont elles inéluctables ? » ; « Pourquoi le monde reste t-il imprévisible malgré les tonnes d’effort pour prévoir ? » et surtout, l’ultime question : « Pourquoi dois-je mourir, moi ? »
Nous retrouvons ici les quatre « I » de Carlo Moïso décrits dans « Le métier de coach ». Ils nous permettent de mieux comprendre ce qui se passe dans la tête d’un gosse qui n’a pas accès la réflexion philosophique ou existentielle de l’âge mûr mais qui doit trouver un sens aux « zorribles » drames qu’il vit à son échelle.
4.5 Points de vue sur cadre / carte
La notion de cadre / carte est à peu près commune aux systémiciens, transactionnalistes, PNListes etc. Mais chaque approche a un point de vue différent (quoique non contradictoire), sur les raisons pour lesquelles un sujet continue à s’en servir dans un contexte où il n’est plus efficace. Au risque de faire hurler les experts, je les résume comme suit :
- La PNL ne cherche pas pourquoi un modèle du monde s’est élaboré autrefois. La carte est là, c’est tout. Alain Cayrol et Josiane de St Paul écrivent cependant : « notre modèle expérientiel de la réalité ... sert à la perpétuer et à en maintenir la stabilité... en tant que mécanisme psycho homéostatique par rapport à notre environnement psychique interne, en lui conférant sa cohérence et en rendant le monde prévisible. »
- Pour l’AT, le sujet construit un « cadre déformé » en « redéfinissant » la réalité. Ce processus intrapsychique de redéfinition provoque des réactions transactionnelles, qui elles mêmes provoquent un renforcement du « cadre déformé ». Il s’agit d’un mécanisme homéostatique destiné à maintenir le cadre élaboré pendant l’enfance mais devenu inefficace à l’âge adulte. Lorsque le sujet se sert de son cadre de référence « déformé », il met en œuvre un tel processus pour aboutir à un : « je savais bien que... » D’un point de vue clinique, Carlo Moïso émet l’hypothèse 8 que cette élaboration provient d’une non résolution de sa symbiose physiologique avec la mère.
- L’approche systémique, enfin, ne s’intéresse pas à la question. C’est contraire à son cadre conceptuel qui s’intéresse exclusivement aux relations entre les éléments d’un système problématique et pas aux raisons qui ont conduit à la construction de ce système.
4.6 Une approche du cadre/carte selon la trilogie « contenu, processus sens »
Comment aborder la notion de cadre de référence d’une façon moins sommaire que l’image des « lunettes » du début de la conférence tout en restant pragmatique ? J’ai repris les diverses approches dont je disposais et ai sélectionné une trilogie souvent utilisée dans notre métier. Un cadre de référence, c’est un
contenu, un
processus et un
sens qui dialoguent.
- Contenu du cadre / carte du monde
Le contenu du cadre /carte, c’est une mémoire structurée qui a « imprimé » le résultat de certaines « réalités » du passé et surtout, la façon dont les éléments de cette réalité se sont agencés pour construire un certain cadre. Y sont disponibles des pensées, des sentiments, des perceptions de la réalité extérieure ou intérieure, des processus et le résultat de ces processus.
- Sens du cadre / carte
Tout cadre peut avoir de multiples sens.
- Il fournit des repères pour parvenir à un objectif qu’on se fixe (conscient ou inconscient)
- Il donne une explication au monde
- Il orient l’action
- Il simplifie
- Il rassure.
Prenons mon cadre de référence sur l’art contemporain qui s’énonce comme suit : « c’est presque toujours un vaste foutoir. »
Cette carte me permet :
- de juger si je vais aller à une exposition ou non
- de comprendre pourquoi tant de gens se disent perplexes ou hostiles à l’art contemporain
- de lire un livre sur l’art contemporain en dix minutes en me disant « quel vaste foutoir ! »
- de mettre dans le même sac tous les artistes contemporains (c’est simple)
- de me rassurer en comparant l’art contemporain aux périodes précédentes dont je pense « elles, c’est tout de même autre chose. »
dont je pense « elles, c’est tout de même autre chose. »
Elaboration et répétition
Je vois deux types de processus mis en œuvre par un sujet pour élaborer son cadre / carte : l’élaboration et la répétition.
- L’élaboration est un processus ouvert dont se sert une personne pour résoudre ses problèmes actuels. L’élaboration est très proche du « processus d’apprentissage » si bien décrit et analysé par la PNL. Une fois le processus élaboré, nous en stockons le résultat dans notre mémoire, et pouvons nous en resservir dans des circonstances différentes 9. Par exemple ce soir, les nouveaux venus vont se faire une idée non seulement du thème traité, mais aussi de ce qu’est la SF Coach. A partir de leur yeux et oreilles grandes ouvertes, ils vont élaborer certaine croyances sur ce que sont ces soirées, sur le conférencier etc. Ils vont dire : « les soirées à la SF coach, c’est intéressant / pas intéressant. Le conférencier est sympa / confus etc. » Ils vont prendre des décisions : « je retournerai aux soirées SF Coach / je n’y retournerai pas. » Enfin, ils vont effectuer des prévisions « demain, je regarde le blog de François Delivré pour imprimer le texte de la conférence ou bien je préfère vaquer à mes amours. » Cette trilogie croyances décisions prévisions, je l’ai apprise de Carlo Moïso qui l’appelle carrément « scénario », en revisitant le cadre de référence classique de l’AT. Dans sa langue, La PNL donne une version similaire : «Pour imprimer les cartes à partir desquelles nous nous orientons dans le monde, (fabrication de modèles), nous disposons de trois facultés humaines : la généralisation, la sélection et la distorsion 10. »
- La répétition est un processus homéostatique dans lequel la personne pour se « souvient » d’anciennes cadres/cartes pour trouver des options à un moment ultérieur. Face à un problème nouveau dans un contexte nouveau, au lieu délaborer un nouveau cadre efficace, elle fait appel à un ancien cadre qui était efficace à l’époque mais ne l’est plus.
4.7 Aspects pragmatiques : comment explorer le cadre du client ?
L’exploration du cadre de référence du client peut être fait selon les trois niveaux précédemment évoqués : contenus, processus et sens.
Explorer le contenu, c’est mettre à jour des croyances du client à propos de sa problématique et, parfois, l’histoire professionnelle qui a conduit à les élaborer.
Explorer le processus, c’est mettre à jour la façon dont le client renforce son, cadre/carte et ce que pourrait être un processus plus efficace. C’est le but visé par les opérations de traitement des méconnaissances et de recadrage.
Explorer le sens, c’est aider le client à discerner les besoins profonds qu’il tente de satisfaire en utilisant un cadre inefficace, et l’autre cadre qui lui permettrait de les satisfaire.
4.8 Les cadres de référence collectifs
Lorsque des personnes se trouvent ensemble et ont quelque chose à faire en commun, même si c’est minime, elles doivent surimposer à leur propre façon de voir une sorte de cadre/carte collectif qui devient plus fort que les cadres individuels. Ce cadre/carte collectif, c’est la culture.
De la même façon qu’un individu, les groupes mettent alors en œuvre un double processus vus précédemment : élaboration et répétition.
- L’élaboration de groupe est un processus lent, ponctué de multiples allers et retours et de jeux de pouvoir. On bâtit peu à peu des croyances collectives auxquelles un membre devra se référer s’il veut faire partie du groupe, même si ce n’est pas son cadre de référence individuel. J’ai revisionné récemment une série télévisée qui est un superbe exemple d’élaboration d’un cadre de référence collectif : Les origines du christianisme, de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat. On y voit très bien comment les communautés chrétiennes ont élaboré peu à peu au 1 er siècle un modèle théologique. Vous pouvez étudier de multiples autres exemples historiques : la naissance des Etats-Unis, le 18 ème siècle français, la révolution française, la naissance et l’essor du mouvement communiste pendant et après Marx etc.
- Le recours homéostatique à un cadre de référence collectif élaboré dans le passé se produit lorsque les croyances collectives sont menacées. On trouve alors les mêmes mécanismes de généralisation, distorsions, dénis, redéfinitions etc. qu’à l’échelle individuelle. Un bon exemple en est fourni par le procès de Galilée.
Les cadres de référence collectifs nous concernent énormément en coaching, car nos clients baignent dans la culture de leur entreprise et doivent composer avec elles sous peine d’en être exclu. C’est l’une des précautions à utiliser en traitement des méconnaissances et recadrage en se posant la question (ou, mieux, en la posant au client) :
« la nouvelle façon de voir les choses que vous êtes en train de mettre en place va-t-elle vous attirer des ennuis dans votre job ? » La PNL appelle cela, je crois, Vérification de l’écologie.
4.9 Le sens commun
Sens commun
Cette expression signifie que des gens à peu près normaux ont à peu près la même évaluation que vous sur un certain contexte et estiment qu’il y a de fortes chances pour que les choses évoluent d’une certaine façon. Le recours au « sens commun» est très discutable pour un professionnel. Il donne certes au coach un repère pour vérifier son propre cadre / carte. Mais on pourrait objecter qu’un groupe de personnes, fussent-ils des pairs compétents en coaching, peut avoir en commun... les mêmes méconnaissances ou déformations du cadre/c arte. Cela se produit notamment lorsque la culture du groupe que ces gens forment est menacée, y compris pour un groupe professionnel. Il peut alors se produire, en paraphrasant la définition des méconnaissances citée plus haut
« une omission collective et inconsciente d'une information utile à la résolution d'un problème collectif. Plutôt que modifier sa culture, le groupe préfère alors inconsciemment ne pas remarquer certains aspects de la « réalité », ou en donner une interprétation « fausse ». C’est donc un mécanisme collectif de nature homéostatique. »
4.10 - Multiplicité des cadres de référence
Notre époque est caractérisée par une banalisation des cadres / cartes et l’essor de notre métier est dû en partie à ce grand changement qui s’est produit dans la seconde moitié du XXème siècle parce que bien des personnes viennent chez un coach parce qu’elles sont en manque de repères. Auparavant, en effet, les individus étaient marqués par des cadres de référence collectif solides, notamment les idéologies.
Les plus âgés d’entre nous se souviennent à quel point encore, il y a trente ans, il était difficile de voir les choses autrement que par elles. Idéologie chrétienne, idéologie communiste, idéologie des lumières, idéologie du progrès mais aussi rôle d’un manager, d’un dirigeant etc. Ces structures collectives de pensées soutenaient et corsetaient tout à la fois.
Les générations actuelles vivent autre chose :
- D’une part, la subjectivité de la notion de réalité. Ceci me paraît dû en particulier à ce que l’on sait des possibilités de manipulation d’images par les média.
- D’autre part la possibilité de changer les cadres de référence sur tout et n’importe quand. Car, à tout point de vue exprimé, il est désormais assez facile (du moins dans nos pays démocratiques) d’opposer un point de vue différent.
Prenons l’exemple des jeux vidéo pour les enfants et les adolescents. Un cadre/carte usuel consiste à dire que cela les coupe de la réalité, que ce n’est pas bon. Mais il est facile de d’avoir un point de vue opposé et c’est ce que rapporte le journal « Le Monde du 28 octobre. L’article s’appelle « Et s’ils étaient bons pour les enfants ? » et commente ainsi : « Les jeux vidéo peuvent avoir un effet thérapeutique sur l’enfant...
C’est ce que pense le psychanalyste et psychologue clinicien Michael Stora, quitte à braver tous les préjugés sur leur caractère souvent violent addictif et abêtissant et à s’attirer les foudres de bon nombre de ses confrères. » Je lis l’article et je me dis : « Alors, les jeux vidéo, c’est bon ou par bon pour mes petites filles ? Le point de vue de Stora se défend. Mais moi, qu’est-ce que je fais ? » Et je me surprend, tel Adam, à vouloir cueillir la pomme de l’arbre de la connaissance du bien et du mal dans le jardin d’Eden : « Qu’est-ce qui est bien, qu’est-ce qui est mal ? Qu’est-ce qui est bon, qu’est ce qui est mauvais ? »
« Avant », nous avions des réponses simples, des cadres de référence solides. A présent, la question du jardin d’Eden se repose en permanence. Cette évolution nous oblige l’individu à accroître notre capacité de doute et à nous forger nous même nos propres croyances. Cela va dans le sens de l’autonomie, mais l’effet pervers, c’est la confusion qui résulte de cette dissémination généralisée des croyances.
L’évolution était inévitable mais elle conduit à l’insatisfaction du besoin de structure.
La solution n’est pas selon dans un retour en arrière tels que le cherchent les intégristes de tout poil, ni dans l’utopisme de parvenir à des visions unifiées. Je la vois plutôt dans la volonté d’échanger les cadres/cartes qui fasse que derrière les mêmes mots on dise à peu près la même choses et que nous devenions capables tout simplement d’oeuvrer ensemble.
6 Dans toute cette partie, j’écrirai indifféremment « cadre de référence », « carte » et « modèle du monde » afin de ne privilégier ni l’AT et la systémique qui utilisent la première, ni la PNL qui utilise la seconde. Grosso modo, il me semble que ces deux expressions recouvrent la même réalité. My God !
Qu’ai-je écrit là ! Qu’il est difficile d’échapper au mot « réalité » !
7 Alain Crespelle, esprit brillant et thérapeute hors pair, est décédé accidentellement en 1999. La série de ses conférences « grandir avec le client » est disponible aux éditions d’Analyse Transactionnelle.
8 Retour aux sources, conclusion page 133.
9 Les processus d’élaboration sont très bien par Marc et Picard dans le livre « L’école de Palo Alto » qui reprend les travaux de Bateson dans « une écologie de l’esprit. »
10 Citation de Antoine et Danielle Pina dans « sources et ressources de la PNL. »
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5 - RECADRAGE
5.1 - Trois exemples
Pour aborder le recadrage, prenons trois exemples.
L’ingénieur se croyait brouillon
Le premier est celui d’un ingénieur venu en coaching parce qu’il se désolait d’être brouillon. Il disait commencer trente six choses en même temps et se comparait à l’idéal qu’il retrouvait chez certains collègues que l’on pourrait résumé par une attitude de « blond », selon l’archétype brossé par Gad Elmaleh et son formidable humour (le « blond », c’est le gars qui prévoit tout, qui ne se laisse jamais prendre au dépourvu et dont la méthode de travail avoisine la perfection).
Ce qu’il y avait de caractéristique chez cet ingénieur, c’était qu’il parvenait à terminer ses multiples projets en temps et en heure. Mais comme sa façon de procéder ne correspondait pas au standard en vigueur de « blond » culturellement valorisé dans son entreprise, il avait l’impression de ne pas être normal.
« Moi, disait-il, j’ai l’impression de faire trente six choses en même temps, je suis un agité chronique »
Ce à quoi il lui fut répondu.
« C’est peut-être simplement le signe que vous êtes multi-tâches, genre Napoléon»
En quoi était-ce un recadrage ? L’ingénieur faisait mentalement une association :
« faire plusieurs choses en même temps = anormal. » En donnant à ce comportement une signification prestigieuse (plusieurs choses en même temps = puissance de travail genre Napoléon), l’ingénieur pouvait non seulement accepter son style de travail, mais le valoriser.
Le bourreau de travail
Le second exemple est celui d’un bourreau de travail qui se reproche un arrêt de travail de huit jours à la suite d’une grippe alors que, selon l’avis médical, une bonne journée au fond du lit dès le début des symptômes aurait permis de juguler l’affaire.
« Il faut vraiment que je sois très malade pour m’arrêter de travailler, dit le client... J’ai toujours eu ce principe ; C’est une question de conscience professionnelle et d’exemplarité.»
Ce à quoi li lui fut répondu :
« Dans certaines circonstances, ne pas s’arrêter est absolument indispensable.
Pourriez vous m’en citer quelques unes ? Pourquoi tenter un recadrage dans un tel cas ? Le signal, ici, c’est la généralisation.
D’une croyance qui lui est propre, le client fait un absolu.
Je trouve cet exemple intéressant parce que le cas peut être traité soit par le recadrage comme nous venons de le voir, soit par les méconnaissances. Dans ce dernier cas, on commencerait pas vérifier la conscience du stimulus (
« est-ce que vous êtes conscient des signaux que vous envoie votre corps au début d’une maladie ? »)
Echec et larmes
Le troisième exemple m’est personnel. J’avais vingt ans et une année de labeur acharné derrière moi en mathématiques spéciales. Ce jour là près, dans la classe où nous étions debout, le colonel du Prytanée militaire nous lut la liste des admissibles au concours de l’X. Je n’y figurais pas. Assommé de la terrible nouvelle qui me faisait douter de ma propre valeur, j’arrivais ce soir là chez moi en pleurs et mes parents me consolèrent. Or le soir même, ils recevaient des amis à dîner. On me fit parler de mon échec et, à mon immense surprise, l’ami de mes parents ne montra aucune compassion. Il rigolait.
« Quelle chance vous avez ! » me dit-il enfin
Je restai éberlué.
« Oui, quelle chance. J’en connais certains qui réussissent tout et partout jusqu’à l’âge mûr. Des types surdoués et puants tant ils sont infatués de leurs succès. Et quand arrive le premier échec à 40 ans, c’est un coup autrement difficile à supporter que votre échec auquel je ne vois rien de dramatique. Jeune homme, ce que vous vivez est un formidable cadeau de la vie. »
Et moi, je le regardais en me disant :
« il se fout de moi ou quoi ? »
Mais non, il était très sérieux.
5.2 - Recadrer (théorie)
Recadrer, c’est proposer au client un autre cadre de référence que le sien.
Watzlawick précise :
« Recadrer, c’est « changer le point de vue perceptuel, conceptuel et /ou émotionnel dans lequel une situation donnée est perçue pour la déplacer dans un autre cadre qui s’adapte aussi bien et même mieux aux faits concrets et va en changer la signification. »
Le mot peut prêter à ambiguïté par son côté directif : il ne s’agit pas de dire au client :
« vous pensez que les choses sont comme ci, mais vous avez tort. Elles sont en fait comme ça ». Il s’agit de le convaincre qu’il existe d’autres façons de voir et sentir les choses, libre à lui de les accepter ou non, voire d’en inventer d’autres qui lui soient propres. Tout le talent d’un intervenant, thérapeute ou coach, est de présenter le recadrage de telle façon que le client l’accepte.
Le recadrage est l’un des outils essentiels de la PNL, puisqu’il consiste à modifier le «
Programme des
Neurones reflété par le Langage» que le coaché a dans la tête. La PNL s’appuie sur deux postulats :
- Croyance 1 : aucun comportement par lui-même n’est approprié ou inapproprié. Chaque comportement est utile quelque part. Identifier ce « quelque part », c'est ce qui conduit à ce que la PNL appelle un « recadrage de contexte ».
- Croyance 2 : aucun comportement par lui-même n'a de sens, donc on peut lui faire signifier n'importe quoi. Identifier une nouvelle signification pour le même comportement conduit à ce que la PNL appelle un « recadrage de sens ».
5.3 - Une opération délicate
L’opération est délicate et le changement de carte du monde d’un client nécessite quelques précautions. Watzlawick précise dans son ouvrage « Le langage du changement » :
« Tout le monde n’étant pas perméable à toutes les visions du monde de la réalité, le recadrage sera efficace à condition de parvenir à investir une situation donnée d’une nouvelle signification tout aussi pertinente et même plus convaincante encore que le malade [nous dirions en coaching : le client]
lui avait attribuée jusque là. Cette nouvelle signification doit être compatible avec son image du monde et doit lui être communiquée dans le langage de cette même image. Autrement dit, un recadrage est un changement de point de vue qui ne peut s’effectuer que dans un éventail restreint de possibilités compatible avec la vision subjective que le patient a de son univers »
5.4 - Deux types essentiels de recadrage
La PNL distingue deux types essentiels de recadrage qui sont très cohérents avec la description du cadre de référence explicitée plus haut : contenu, processus et sens.
Recadrage de contenu (ou de contexte).
L’intervenant indique au client que le comportement qui lui pose problème dans un certain contexte apporte en fait des bénéfices dans un autre contexte.
Ainsi, si dans une entreprise, s’il est mal vu d'être têtu face à la hiérarchie, cette obstination peut revêtir un atout dans un contexte de conduite de projet où il faut « tenir bon ». « Κtre têtu » cesse d’être un défaut et devient une qualité.
Le coach peut demander au coaché de trouver lui-même les contextes dans lesquels son comportement problématique est en fait une ressource.
Recadrage de sens
L’intervenant propose un éclairage différent au même contexte. Le défaut devient qualité, la bouteille à moitié vide devient à moitié pleine, la crise devient opportunité, la difficulté devient défi, l’échec devient source d’apprentissage, l’âge devient source de sagesse etc.
Par exemple, à un manager qui se trouve trop autoritaire, le coach recadre en :
« être autoritaire, cela peut être aussi faire autorité». L’analogie
« être autoritaire signifie mauvais manager, donc se sentir mal » se transforme en :
« être autoritaire, c’est aussi potentiellement faire autorité, donc se sentir bien. »
Le but du recadrage : l’élaboration d’un nouveau processus
Quel que soit le type de recadrage effectué, le résultat entraîne une modification du processus interne. D’une perception homéostatique dans laquelle le client s’était enfermé, on passe à l’élaboration d’un nouveau processus, plus ouvert et efficace qui libère l’énergie du client.
Note : La PNL distingue d’autres types de recadrage, dont une « procédure » appelée « recadrage en six points » dont vous trouverez un résumé dans l’annexe 4 du PDF.
5.5 - Aboutissement du recadrage
Un recadrage n’est efficace que lorsque le coaché n’a plus d’objections à l’égard du nouveau cadre. La force du « oui » au nouveau cadre doit être vérifié par le coach qui observe la congruence de ce « oui », l’accord entre le verbal et le non verbal.
Recadrer pose deux « challenges » au coach :
- Ce n’est une intervention efficace que s’il y a transfert. Le coaché n’accepte de changer son cadre que s’il crédite son coach d’une « autorité » suffisante. L’établissement du transfert est une condition indispensable au recadrage.
- Ce n’est intéressant que si le nouveau cadre a plus de sens pour le coaché, s’il le libère d’un handicap ou s’il le trouve plus efficace. Il doit à la fois être suffisamment relié au cadre ancien pour être compréhensible, et suffisamment différent pour que le coaché fasse la différence. Pour prendre un terme de PNL, le recadrage efficace est celui qui « libère les ressources de la personne ».
Il existe en PNL des « procédures 11 » de recadrage, notamment le recadrage en six points » (voir un résumé en annexe 4).
5.6 Recours au recadrage
Au début de cette conférence, lorsque nous avons parlé des méconnaissances, je citais un « déclic » qui permettait au coach d’envisager le traitement à l’aide de cette grille
(conviction intérieure du coach : « zut, il va se planter »). De la même façon, j’ai tenté de trouver le déclic qui pouvait inciter un coach à penser « recadrage ».
Recours intuitif : « il se désole ... »
En me remémorant les recadrages que j’ai pu effectuer et en parcourant les ouvrages sur la question, deux élément assez simples me sont apparus que je résume par :
« il (elle) se désole » ou bien
« il n’y arrive pas. »
Dans la plupart des cas, en effet, le client « mûr » pour un recadrage est quelqu’un qui a déjà pris conscience de son problème et des éléments de contexte qui vont avec. Et il s’en désole, soit parce que, dans son modèle du monde, il pense qu’il n’y peut rien.
Alain Cayrol et Josiane de St Paul écrivent :
- « on emploie le recadrage de sens lorsqu’une personne affirme qu’un certain comportement prouve quelque chose de négatif sur elle, les autres, ou la vie dans son ensemble »
- « on emploie le recadrage de contexte lorsque quelqu’un déclare qu’il veut changer quelque chose chez lui chez les autres. »
Si l’on rapprochait à ce propos les méconnaissances et le recadrage, je dirais que ce dernier trouve sa zone d’excellence dans quelques « cases » essentielles du tableau de Ken Mellor : signification des stimuli ou du problème, existence des options, capacité à mettre en œuvre les options. J’avance ce propos non pas pour inclure le recadrage dans la grille des méconnaissances, mais simplement pour proposer une piste de réflexion (je ne voudrais surtout pas froisser les susceptibilités.)
Recours méthodologique
Il existe des indices pour estimer qu’un recadrage est une opération qui peut vraisemblablement être adoptée avec succès. Bien sûr, le « bon sens » du coach est déjà un signe. Il lui permet de penser, avec une bonne probabilité, que le coaché est enfermé dans une perception inefficace. Comme pour les méconnaissances, c’est ici l’expérience du coach et sa capacité de réflexion qui guident.
Mais la PNL a développé aussi plusieurs types d’indices observables, des indices de processus, au-delà des mots prononcés par le client. En voici quelques-uns
- Les omissions ou suppressions de certains éléments factuels. Le coach reçoit alors un signal interne d’effort à accomplir, car il est obligé de deviner entre les lignes.
- Les généralisations (termes généraux et globalisants), y compris ce que la PNL appelle « quantificateurs universels » (tout, aucun, jamais, toujours etc.)
- Les clichés, proverbes, expressions toutes faites
- Les raccourcis de cause à effet : « si nous changeons de patron, les ventes se développeront. »
- Les comparaisons, sans que l’on puisse établir les termes de comparaison. Exemple « déléguer, c’est mieux. »
- Les termes vagues : « bon chiffres d’affaire », « dirigeant de premier plan » ; « situation difficile » etc.
Un autre signe est commun avec les méconnaissances : c’est la résistance du client à aborder son problème sous d’autres angles lorsque le coach l’y invite, une certaine étroitesse de pensée.
5.7 Dérives
Recadrages à rebours
Le recadrage est comme toutes les approches et tous les outils, il peut être utilisé dans une approche constructive mais aussi dans une intention de nuire.
Scientifiquement, méthodologiquement, il est « neutre » mais son usage dépend de l’intention sous jacente du coach qui l’emploie. Dans le langage des média, on appelle cela « manipulation médiatique » et dans la vie quotidienne, on appelle cela « saper le moral. »
J’ai eu récemment l’exemple d’une thérapeute qui se faisait payer fort cher et qui, lorsque l’un de ses clients dont j’ai appris l’affaire - a voulu la quitter, a « recadré » le travail effectué de façon persécutrice, humiliante et dévalorisante. Au lieu de le voir comme une manifestation d’autonomie et l’achèvement d’une étape, la thérapeute a revisité les séances effectuées en « prouvant » au client qu’il n’allait vraiment pas bien, que sa volonté d’arrêter était le signe d’une résistance très profonde qu’il fallait absolument traiter sous peine de catastrophes, que son problème était bien plus grave qu’il ne pensait et qu’il n’y arriverait jamais s’il ne poursuivait pas avec elle les séances.
Il en va du recadrage comme des méconnaissances : pas d’intervention sans déontologie.
Deuils et condition humaine
Je pense que « tout » ne peut pas être recadré de façon constructive ou positive, sauf à passer à un niveau spirituel. Certains événements douloureux ou échecs ne peuvent pas être recadrés, ou du moins pas à n’importe quel moment. Ceci concerne deux champs d’application :
- Les phénomènes de deuil qui doivent être traités avec précautions. La phrase populaire « une de perdues, dix de retrouvées » ne permet pas vraiment d’aller mieux pour l’homme qui vient de vivre un grand chagrin d’amour. C’est pourtant une forme de recadrage.
- Plus généralement, les épreuves de la vie qui touchent à la condition humaine : le mal, le malheur, la bêtise des hommes, l’injustice du monde, l’inéluctabilité de la mort.
Universalisation du recadrage
Le coach qui entreprend un recadrage a la même tentation que celui qui utilise la grille des méconnaissances : considérer que c’est une méthode universelle. J’ai entendu une fois un auteur éminent affirmer :
« Le coaching, ce n’est rien que du recadrage. » C’est une généralisation.
Utilisation simpliste du principe d’intention positive
Ce point a été remarquablement développé dans le mémoire de Philippe Lejeune que je cite en annexe 5 du PDF.
Autres dérives
- Se raccrocher à une expérience vécue proche de celle que décrit le client
- Se raccrocher à un recadrage que l’on a traité chez un autre client pour une problématique similaire
Chacune de ces dérives vient du fait que le coach oublie qu’il porte lui aussi des lunettes. Elle correspond à un manque essentiel de vigilance dans notre métier, lorsque nous utilisons le problème du client pour traiter notre propre problème.
5.8 Quelques compléments
Questions - réponses
- le recadrage est-il le principal type d’intervention possible pour un coach? Non, il y en a d’autres.
- Le coach a-t-il lui-même un « modèle du monde» lorsqu’il recadre ? C’est possible et même vraisemblable. Il a en particulier une carte méthodologique qui lui vient de sa formation en PNL et qui lui fait voir les choses « sous l’angle du recadrage», ce qui fait qu’il a tendance à utiliser cette technique. Le coach a aussi sa propre carte personnelle sur le contexte de l’entreprise, son client, la problématique etc. Un coach « pro » qui utilise le recadrage méconnaissances doit donc être vigilant à ses propres méconnaissances. Coach, quelles sont tes lunettes ?
- Est-ce que recadrer, « ça marche » ? L’expérience dit : « oui, ça marche ». Pas toujours, mais souvent assez bien.
Quelques problématiques usuelles d’utilisation des recadrages en coaching
Parmi les problématiques apportées en coaching, certaines me paraissent relever assez bien de recadrages. La liste n’est évidemment pas exhaustive.
- Confiance en soi
- Echec de carrière
- Résolution des conflits
- « Faire le point, prendre du recul »
- Manque de motivation
- Annonce de décisions difficiles
- Changement de culture
11 Par « procédures », nous entendons une série de questionnements de longue durée (une à trois heures).
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6 - APPROCHE COMPARATIVE
6.1 - Synthèse
Des visées différentes
Traitement des méconnaissances et recadrage ne visent pas exactement les mêmes transformations chez le client. Pour résumer ce qui précède :
- Le traitement des méconnaissances vise d’abord à éviter un dommage ou un échec. Il aboutit à la mise en uvre d’une option efficace.
- Le recadrage vise à débloquer le système enfermant du client pour lui redonner une nouvelle énergie, en montrant le monde sous un jour différent.
Un même but
Traitement des méconnaissances et recadrage ont cependant un point commun essentiel. Dans chacune des deux opérations, l’effet est de modifier l’élément « processus » du cadre de référence. Au lieu de s’enfermer dans un processus homéostatique, le client accède à une nouvelle élaboration de son cadre de référence, plus efficace.
Pour le coach, une même vigilance à ses propres lunettes
Du côté du coach, le grand point commun aux deux opérations est la subjectivité de son regard sur le client, c'est-à-dire ses propres lunettes au travers desquelles il regarde les lunettes du coaché. Exploitant l’image, je dirais qu’elles sont à double foyer.
Le premier est personnel : c’est le cadre du coach sur le client, sa problématique etc.
Le second est méthodologique : c’est son point de vue sur la méthode à adopter pour ce client, cette dernière dépendant fortement de sa formation.
6.2 - Une check-list similaire
Pour chacune des opérations, traitement des méconnaissances ou recadrage, le traitement nécessite une première série de vérifications :
Kit de survie
Pour que l’opération puisse s’effectuer avec succès, le « kit de survie » doit être en bonne santé. Rappelons qu’il s’agit de la trilogie de François Souweine qui désigne l’ensemble « coach-coaché - relation coach/ coaché ».
Transfert
L’existence d’un transfert du client est fondamentale. Pourquoi ce dernier accepterait-il de suivre son coach dans l’opération s’il ne lui accorde pas une certaine autorité, une certaine crédibilité ? Dans votre vie personnelle, familiale ou amicale, voire dans votre vie professionnelle, il vous est certainement arrivé d’effectuer des traitements de méconnaissance ou des recadrages à l’égard de personnes et de faire chou blanc parce que, pour elles, vous ne faisiez pas « autorité ».
Contrat
Dans la grande majorité des cas, le recours à l’une ou l’autre des deux opérations se fait en fonction de l’objectif de coaching établi au départ. C’est le contrat de coaching qui permet l’intervention, voire l’exige. Je vois une seule exception : lorsque le coach a de solides raisons de penser qu’il va se produire un dommage. Alors, un traitement des méconnaissances peut être nécessaire.
Position haute
Dans une opération comme dans l’autre, le coach est en position haute. Celle-ci est manifeste dans le cas des méconnaissances. Elle est indirecte dans le cas du recadrage puisque le coach ne prend pas position sur le contenu, mais « invite » son client à le suivre dans le processus de recadrage et est donc dans une « fausse position basse. »
Professionnalisme
La règle générale ici demeure : si le coach maξtrise les méconnaissances, je pense qu’il vaut mieux qu’il utilise cet outil même si un recadrage est plus approprié. De la même façon, si le coach maξtrise les recadrages, mieux vaut qu’il utilise cette grille plutôt que de « jouer » avec l’outil des méconnaissances. Ceci rejoint la nécessité déontologique du coach de se former sérieusement aux techniques qu’il emploie.
6.3 - Chausser les lunettes professionnelles
Une paire spéciale pour le lieu professionnel
Mon expérience ainsi que les nombreuses discussions que j’ai pu avoir avec des professionnels de toute tendances me conduit penser presque définitivement que, pour accomplir notre métier, il nous faut à un moment chausser des lunettes professionnelles spécifiques. C’est un peu comme lorsque je suis en train de finir une statue comme celle-ci : je chausse de vraies lunettes spéciales que je me suis acheté uniquement à cet effet et qui me permettent de voir à la fois de très près pour les détails jusqu’à deux mètres pour la vue d’ensemble. Cette paire demeure dans mon atelier parce qu’elle ne correspond pas bien à d’autres contextes de la vie courante.
Conscience et la science des processus
Les lunettes professionnelles spécifiques,
c’est la conscience et la science des processus.
En effet, nous l’avons vu, les processus homéostatiques destinés à maintenir un cadre de référence sont accompagnés de manifestations repérables. Ce faisceau d’observations fait sens pour le coach. Je nomme aussi cela la compétence de « coach détective », c'est-à-dire ce qui nous permet de voir, au-delà des indices qu’offre le « réel », l’existence et la signification des processus mis en uvre par le client en cours de séance et dans son contexte professionnel .
On retrouve ce niveau du processus dans presque toutes les approches utilisables en thérapie ou en coaching. Au-delà des mots prononcés et de la vision du monde dont lui parle le client :
- le transactionnaliste tente de percevoir, grâce à l’analyse des transactions quels sont les processus scénariques du client. Il observe les redéfinitions, les phrases symbiotiques etc. qui lui permettent de décoder sa « mécanique 12 scénarique »
- le systémicien cherche les règles qui régissent le système
- Le PNListe cherche les généralisations, les distorsions, les sélections etc.
Dans l’immense majorité des cas, nos clients n’ont pas conscience des processus qu’ils engagent avec nous-même en coaching, ou dans leur entreprise. Quand bien même ils auraient conscience d’un certain enchaξnement des choses (autre définition du processus), ils ne savent pas le décoder.
C’est à nous de le faire et c’est l’une des valeurs ajoutées essentielles qui justifie notre utilité professionnelle (et notre rémunération).
Dans le traitement des méconnaissances comme dans le recadrage, il s’agit donc pour nous d’observer une « réalité des processus » qui nous permet d’émettre un diagnostic complémentaire du recours au sens commun.
Encore les deux niveaux de réalité
Les « lunettes professionnelles » correspondent assez bien selon moi au second niveau de réalité dont parle Watzlawick. Rappelons que ce dernier distingue deux niveaux de réalité : la réalité de premier ordre que nous recevons de nos sens et la réalité de second ordre qui est la signification que nous attribuons à la réalité de premier ordre. Par analogie, nous pouvons distinguer deux niveaux de critères pour traiter une méconnaissance ou effectuer un recadrage :
- Le premier fait appel au « bon sens » du coach nourri- on peut l’espérer - d’une solide expérience de terrain aux quatre crans du « curseur » (psychologique, relationnel, managérial ou culturel/stratégique).
Cette expérience et la sagesse qui va avec - on l’espère aussi - lui permettront d’émettre l’hypothèse que « le coaché n’y voit effectivement pas clair. »
- Le second fait appel à la science des processus.
12 Je ne prends pas ici le mot mécanique sous un angle péjoratif. Il me semble assez bien correspondre à la nature homéostatique du cadre de référence où est enfermé le client. Grâce à notre intervention, le client peut justement sortir de ce système enfermant pour accéder à une liberté d’options et de choix.
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7 - PERMISSION - PROTECTION - ECOLOGIE
Nous voici parvenus à la fin de notre réflexion. Avant de passer au débat, je souhaite conclure avec une ultime étape qui nous est familière en coaching : le doublon « permission / protection ». Ceux qui pratiquent l’AT le connaissent bien mais je crois que les PNListes l’utilisent à leur façon lorsqu’ils vérifient « l’écologie » Une permission La permission consiste à faire confiance à nos « bons sens » tout en doutant d’eux.
Je mets cette expression volontairement au pluriel car elle revêt une double signification :
- Les bons sens, ce sont nos sens physiologiques en séance, notre faculté d’observation d’éléments concrets et aussi d’éléments plus impalpables que nous ressentons en nous et qui sont autant de signaux internes potentiellement significatifs qu’il se passe quelque chose chez le client.
- Le bon sens, c’est une confiance en l’ordre naturel des choses qui dit que, probablement, il va se produire ceci ou cela.
Deux protections
- La première protection, c’est de ne jamais oublier que nous portons des lunettes lorsque nous observons les lunettes du client. Nos lunettes, nous les avons fabriquées et ajustées dans notre lieu thérapeutique et, comme quelqu’un qui prend de l’âge et de la sagesse, nous avons toujours besoin d’en vérifier l’efficacité auprès de notre superviseur (qui a lui-même ses propres lunettes, of course !)
- La seconde, c’est d’être exigeants sur notre professionnalisme. Nous avons vu qu’il s’appuie souvent, pour établir un diagnostic, sur une « réalité de second ordre » qui est celle des processus. Il nous appartient de nous y former.
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L’IDENTITE personnelle professionnelle
Conférence SF Coach, Marseille le 12 mars 2007
François Delivré
Co fondateur et directeur associé de l’Académie du Coaching
Auteur du « Métier de coach »
SOMMAIRE
1 - Ouverture : Les sciences et l’identité
2 - Exercice : La fenêtre de Johari - Lien avec les méconnaissances
3 - Quatre paradoxes de l’identité : Unicité et diversité - Changement et permanence - L’identité se construit sous le regard d’autrui - L’identité : contenu et processus.
4 - Les éléments constitutifs de l’identité : Les éléments classiques - L’identité psychologique - L’identité professionnelle
5 - Problématiques identitaires du client : Questions au coach sur l’identité - Questions au coach sur l’accueil de l’identité - Les attaques d’identité - Les changements d’identité
6 - Les étapes identitaires d’un coach : Naissance de l’identité professionnelle - Les confirmations identitaires
7 - Conclusion : identité et juste place
1 - OUVERTURE
Bonjour et merci de votre accueil dans cette belle ville de Marseille que je retrouve toujours avec autant de joie. Il y a ici quelque chose d’unique, avec la ville et le port, les calanques, l’air, les gens la légende, et le parler de ce lieu aux sonorités chantantes. Marseille, unique et semblable à nulle autre...
Cette louange à Marseille est sincère mais je la mets en exergue de mon propos parce qu’elle est au cœur de notre sujet de ce soir : l’identité. Il y a une identité marseillaise qui comprend ce que je viens de dire et bien d’autres choses encore.
Cette unicité composée de multiples éléments qui se conjuguent est l’une des premières caractéristiques de la notion d’identité. Il en va de même pour notre identité personnelle, nous sommes sans cesse en train de nous poser une question vieille comme le monde : « qui suis-je ? » ; « qu’est-ce qui fait que je suis unique et que mon chemin unique ? »
Cette question du « qui suis-je ? » intéresse tout un chacun et c’est sans doute la raison pour laquelle de si nombreuses sciences s’y sont intéressées. On trouve ainsi :
- La biologie, lorsqu’elle cherche à cerner l’identité humaine, notamment avec l’ADN et le génome humain.
- La philosophie qui tente de répondre à des questions telles que : « qui suis-je » ? ou encore « comment est-ce que je sais que j’existe ? » Chacun a en tête le « cogito ergo sum » de Descartes.
- La psychologie qui ne s’intéresse pas tellement au « qui suis-je ?», mais plutôt au sentiment d’identité, c'est-à-dire à la façon dont une personne définit et habite (ou n’habite pas) son identité propre. Des phrases comme « deviens qui tu es » ont à ce titre fait florès. La psychologie (et la psychiatrie) cherchent aussi à définir des « classes » d’identité repérables que l’on appelle aussi « types de personnalité »
- La sociologie qui se penche sur l’identité des groupes et classes sociales.
- La théologie qui cherche à savoir « qui est Dieu », et le croyant qui s’interroge : « Qui suis-je pour Dieu ? »
- Et nous qui sommes coachs, ou qui nous intéressons au coaching. Nous nous posons la question de notre identité professionnelle et cherchons également comment traiter les problématiques de nos clients lorsqu’ils sont en changement identitaire, ou lorsque leur identité est malmenée.
Autant dire que le sujet est vaste. Je me restreindrai donc pour ce soir aux quatre thèmes essentiels que voici.
- Qu’est-ce qu’il « faut » savoir sur la notion d’identité (culture générale) ?
Ce sera ma première partie que j’ai appelée « les classiques de l’identité »
- Quels sont les éléments constitutifs de l’identité ?
Je traiterai plus spécialement l’identité psychologique et l’identité professionnelle qui nous intéressent au premier chef dans notre profession.
- Comment traiter les problèmes d’identité chez nos clients ?
- Nous même, en tant que professionnel, comment évolue et se construit notre identité ?
Je conclurai par quelques réflexions sur le fait « d’être soi-même » en le reliant à l’idéologie actuelle de développement d’identité et à la notion de « juste place. »
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2 - EXERCICE
Mais avant de démarrer mon propos, je souhaite vous rappeler une grille d’analyse fort pertinente : la fenêtre de Johari, ainsi dénommée par ses auteurs en raison de leurs prénoms : Joseph Luft et Harry Ingham. On l’explicite par un schéma à quatre zones :

- Le grand jour est caractérisé par un libre échange d’informations. Il augmente entre deux personnes au fur et à mesure que s’accroît l’intimité relationnelle.
- La zone aveugle contient des aspects de moi que seuls les autres connaissent. Je n’en suis pas conscient. Par exemple, je n’ai appris mon surnom à Gaz de France que le jour de mon pot de départ.
- La face cachée est ce que je cherche à cacher de moi, la plupart du temps par peur des réactions d’autrui.
- L’inconnu est le dessous de l’iceberg, l’inconscient.
Voici un petit conte sur la zone aveugle :
Il était une fois un roi qui adorait les jolies jeunes vierges, et celles-ci le lui rendaient bien, car l’on murmurait qu’il était aussi bon amant que bon roi. Entrer dans sa couche était un honneur et jamais aucune jeune fille n’avait refusé.
Or il advint cette nuit là qu’une jeune vierge, conviée à partager la nuit du roi, déclara au bout de dix minutes de préliminaires amoureux qu’elle refusait d’aller plus avant.
« Fort bien, dit le roi qui était tout sauf un rustre. Je ne te violerai pas, mais tu mourras demain matin. »
Et il se consola avec une autre.
Le lendemain matin, avant de mourir, la jeune fille demanda de parler au roi. Elle avait quelque chose de très important à lui dire. Intrigué, le roi se rendit au lieu du supplice et vit la jeune fille agenouillée devant le billot.
« Prêtez moi attention, dit la jeune fille, car j’ai à vous dire un secret fort délicat. »
Le roi pencha la tête et tendit l’oreille tandis qu’elle murmurait à voix basse.
« Sire, vous avez mauvaise haleine. »
En coaching, la zone aveugle est le lieu des méconnaissances identitaires. Elle a une grande importance car le coaching est un lieu privilégié et protégé qui permet au client d’apprendre des choses sur lui-même que tout le monde sait dans l’entreprise, mais pas lui. Pour y entrer, le coach a besoin de deux éléments : la bienveillance et surtout le contrat. En termes techniques pour les coachs chevronnés qui sont dans la salle, il s’agit d’une intervention de « contre transfert social » dans laquelle le coach dévoile un comportement ou une attitude apparents pour tous, mais que personne n’a jamais osé dire.
Le contrat est bien sûr essentiel, sinon ce serait une intrusion. Sans lui, je ne me permettrais jamais de parler au client de son habillement, son ton de voix, sa gestuelle etc.
Jo et Harry ont défini quatre extrêmes à leur fenêtre :
- « la personne transparente » (qui montre beaucoup d’elle-même dans son « grand jour »),
- « l’enquêteur » (qui questionne les autres pour ne pas dévoiler sa « face cachée),
- « l’éléphant dans un magasin de porcelaine » (qui méconnaît à l’excès sa zone aveugle par manque de feed back)
- « la tortue » (qui ne se connaît pas bien et ne s’extériorise pas.)
Je vais à présent vous inviter à dire qui vous êtes à votre voisin avec à la fois confiance, audace et prudence. Beaucoup de « grand jour », évidemment. Si vous le voulez, un petit peu de votre « face cachée », étant entendu que je demande la confidentialité sur ce qui sera échangé. Si les deux personnes en sont d’accord, il est même possible d’envoyer un léger feed back sur une possible « zone aveugle » de l’autre, dans un esprit de bienveillance.
C’est ce que nous faisons lorsque, par exemple, nous sommes à un repas entre amis et qu’un convive a un bout de mayonnaise au coin des lèvres et ne s’en aperçoit pas.
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3 QUATRE PARADOXES DE L’IDENTITE
Qu’est-ce qu’il « faut » savoir sur la notion d’identité lorsqu’on est un coach honnête homme (ou honnête femme) ? Nous ne sommes experts ni en biologie, ni en philosophie, ni en psychiatrie etc. mais avons tout de même besoin d’y voir clair dans cette notion pour comprendre les grandes problématiques identitaires : la nôtre à titre professionnel et celle des clients que nous avons la mission d’accompagner.
Au-delà des considérations que vous trouverez dans les ouvrages spécialisés et parfois ardus (je pense au livre
« le moi et la chair » du philosophe Jacob Rogozinski que j’ai parcouru récemment - et difficilement - pour cette conférence), je préfère mentionner quelques grands paradoxes pas toujours évidents.
3.1 - Premier paradoxe : unicité et diversité
Nous cherchons en effet dans la notion d’identité quelque chose d’unique, de spécifique, mais en même temps, nous nous empressons de décomposer les identités en plusieurs éléments. Car de nombreux d’éléments constitutifs de notre identité
« unique » sont par ailleurs universels.
Car l’identité est à la fois une classe et une individuation. Si je prends par exemple un cercle de 20 cm de diamètre, il a à la fois une identité de
« cercle » commune à tous les cercles. C’est un cercle. Mais il a une particularité : 20 cm de diamètre et c’est aussi le cercle unique que j’ai tracé ce soir à telle heure, telle minute, telle seconde.
Nous sommes très revendicatifs à l’égard de ce paradoxe, car nous voudrions en même temps être reconnus dans une spécificité de
« classe » (par souci d’appartenance), et l’être en tant que personne unique (par souci de reconnaissance individuelle.) Cette difficulté est parfois la source de confusions et frustrations. Par exemple, lorsqu’il mène un entretien d’évaluation, un manager est à la fois un représentant institutionnel de son entreprise (identité managériale) et « lui-même » en tant que personne.
Vouloir être complètement l’un ou complètement l’autre est impossible. Si le manager dit à son gars « oublie un moment que je suis ton patron, je te parle d’homme à homme », il envoie une double contrainte.
3.2 - Second paradoxe : permanence et changement
Ce paradoxe a été mis en évidence dès les philosophes grecs et en particulier Parménide qui disait qu’on ne se baignait jamais dans le même fleuve. Les biologistes le savent aussi : les cellules de notre corps se renouvellent complètement et plusieurs fois au cours d’une vie, et pourtant, nous restons toujours « le même » ou « la même ». L’identité est à la fois permanente et changeante.
L’une des conséquences concrètes dans notre métier, c’est qu’un client qui « change » du fait d’un coaching peut se heurter à son entourage professionnel parce que ce dernier a tendance à ne considérer que le caractère permanent de son identité. Pour maintenir leur cadre de référence, beaucoup persistent ainsi à voir l’autre tel qu’il fut et non tel qu’il est à présent. Cela se produit par exemple en entreprise lorsqu’un collaborateur prend la place de son hiérarchique. Outre les difficultés inhérentes à toute prise de poste, il doit aussi construire et habiter une nouvelle identité de patron de l’équipe.
Les anciens collègues savent qu’il est toujours « le même », c’est la même personne, mais doivent pourtant accepter qu’il ne soit plus « le même » car une composante importante de son identité a changé : il est devenu un « manager ».
Un professionnel de la française des jeux disait un jour : « les gens modestes qui gagnent au loto dilapident leur fortune assez vite, car ils gardent une âme de personne modeste. »
3.3 - Troisième paradoxe : l’identité dépend d’autrui
Notre identité soi disant « unique » et qui n’appartient qu’à nous ne se construit en fait qu’en fonction de l’autre. Apparemment nous devrions pouvoir définir notre identité de façon indépendante : ce n’est pas à l’autre à dire qui je suis ! C’est à moi à le découvrir et à l’habiter, indépendamment du regard d’autrui. Pourtant, c’est bel et bien en fonction du regard de l’autre que se construit notre identité. Watzlawick, dans « une logique de la communication », le décrit fort bien en explicitant les trois grandes réactions face à l’identité d’autrui auxquelles j’ai rajouté une quatrième qui nous concerne parfois dans le métier : la « définition ».
- 1. Le déni : nous faisons comme si l’identité de l’autre n’existait pas, consciemment ou inconsciemment. On « fait semblant », par exemple, d’ignorer un ennemi lorsqu’on le croise dans le métro. Ce déni trouve sa limite dans le célèbre adage « il est impossible de ne pas communiquer » (que je mets d’ailleurs parfois en défaut lorsque je suis pris en flagrant état de distraction et croise dans la rue « sans la voir » une personne que je connais.)
- Le rejet : nous refusons tout ou partie de l’identité d’autrui.
- La confirmation. Une personne A dit à une personne B : « je suis comme ça » et la personne B répond : « oui, tu es comme ça, c’est vrai. » Watzlawick dit à juste titre que c’est de cette façon qu’une personne se construit le mieux (et en particulier un enfant).
- La « définition » de l’identité d’autrui : « vous êtes... » Cela s’appelle en langage simple : « coller une étiquette. » C’est à manier avec de grandes précautions car toutes les dérives et manipulations sont possibles. Dans les métiers de relation d’aide, nous pouvons parfois être tentés de « définir » le client, avec des mots du genre « vous êtes un super manager » ou ben « vous êtes un type bien ». Souvent même, le client nous invite subtilement à le définir, comme nous le reverrons un peu plus loin : « dites moi qui je suis... » La vigilance professionnelle du coach à cet égard doit redoubler lorsqu’il manie aisément une typologie de personnalités et a tendance à définir l’autre selon cette grille, au risque que le client s’identifie à une « case » parce que le coach expert l’y a mis.
Chercher à être reconnu par l’autre dans notre identité est donc à la fois une nécessité et un danger. Surtout pour les identités naissantes et donc fragiles...
3.4 - Quatrième paradoxe : contenu et processus
Une tendance courante, lorsqu’on parle d’identité, est de ne penser qu’au contenu. Je m’explique. Si vous me demandez : « qui es tu ? », il y a de fortes chances que je réponde par un truc du genre : « je suis François Delivré, coach etc. » en déclinant les diverses composantes de mon identité de façon plus ou moins étendue. Mais je peux aussi vous dire : « Viens et regarde. C’est alors en me voyant vivre que tu découvriras qui je suis. »
Cette découverte de l’identité comme processus a l’immense mérite de relativiser les « déclarations d’identité » plus ou moins factices ou intéressées, et de conduire à plus d’authenticité. Ce n’est pas ce que nous disons de nous qui nous définit le mieux, mais la façon dont nous vivons.
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4 - LES CLASSES D’IDENTITE
« Unique et multiple », avons-nous dit il y a quelques instants à propos de l’identité. Quels sont donc les éléments qui la composent ?
4.1 - Les éléments classiques de l’identité
Je crains ici de me montrer fastidieux, voire besogneux, car la liste qui suit se trouve dans tous les manuels.
Allons-y pourtant ! On distingue généralement :
- L’identité physique / biologique : sexe, taille, poids, couleur des yeux, groupe sanguin, ADN etc. (ce qui se trouve sur notre carte Vitale et peut-être bientôt sur notre carte d’identité). Ô 1984 ! Ô le meilleur des mondes ! Mon inspecteur des impôts saura t-il un jour comment est mon nombril ?
- L’identité sociale : tout ce qui permet d’identifier un sujet de l’extérieur. Recoupe le précédent et est assez semblable au « grand jour ». L’individu n’en est pas maître.
- L’identité psychologique (voir ci-après)
- L’identité intellectuelle : mes connaissances, ma façon de raisonner, mon processus d’apprentissage, tel que le décrit si bien la PNL etc.
- L’identité culturelle : tout ce qui m’est commun avec les membres d’un groupe. Ah tiens ! pour un coach, voici un exercice profitable : recenser tous les « réseaux » dont il a fait partie et auxquels il peut éventuellement s’appuyer. Y compris bien sûr l’appartenance à une association de coaching.
- L’identité planétaire : la conscience d’appartenir à un ensemble humain vivant sur une planète terre plus fragile qu’il n’y semble.
- L’identité spirituelle : qui je suis pour Dieu
- L’identité artistique. Qui suis-je en tant que créateur ? Ai-je du « génie » ? Quel est mon « style ? »
- Etc.
L’ébranlement d’une facette d’identité peut toucher toutes les autres facettes.
Ainsi, une maladie grave qui nécessite d’arrêter l’activité professionnelle peut-elle ébranler l’identité sociale, psychologique et bien sûr spirituelle (sens de la maladie.)
Mais les autres peuvent aussi l’épauler. Par exemple, celui qui est ébranlé dans son identité professionnelle peut trouver un point d’appui dans les apparences sociales (habillement etc.)
L’identité psychologique
Plus le temps passe et plus je bénis le ciel d’avoir rencontré Carlo Moïso, et plus je regrette aussi qu’il nait jamais rien publié sur le « schéma d’identité ». Ce modèle, que j’ai présenté dans « Le métier de coach » a depuis rencontré un vif intérêt auprès des apprentis coachs et des supervisés que j’ai accompagnés. Il permet d’expliquer de façon simple des phénomènes complexes tels que la formation des croyances, l’effet de transfert et, pour ceux qui s’intéressent à l’AT, le scénario et les jeux psychologiques. |
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Dans l’exercice de mon métier, il me donne quelques grands repères en termes d'attitude à adopter face à un client qui a des problématiques identitaires.
Enfin, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, il offre ou pourrait offrir un cadre suffisamment universel pour permettre un dialogue entre la plupart des approches psychologiques : psychanalyse, AT, Process Communication, MBTI, DSM IV...
Ce soir, je résumerai le modèle, puis présenterai ces quelques principes utilisables en coaching.
- Le Prince (ou la Princesse) (Identité potentielle de base - IPB). C’est notre être de désir, la source des talents potentiels, l’être d’apprentissage.
Notre Prince a de multiples besoins matériels, psychologiques, spirituels, etc. Il est notre cadeau de la vie à la naissance, parfois très maigre et parfois très riche. Il comporte les caractéristiques génétiques et physiques de base, mais aussi les potentialités liées à l’environnement familial et social.
Notre Prince change tout au long de la vie.
- Le Prince (ou la princesse) blessé est notre partie vulnérable. Mis à mal par la vie sous son côté tragique, il souffre et se pose alors des questions vieilles comme le monde : « Pourquoi? » « Pourquoi cela m’arrive t-il à moi ? » « Pourquoi le monde ne m'apporte t-il pas ce que j'attends ? » « Pourquoi ne se plie-t-il pas à mes désirs? » « Pourquoi est-ce que je n’y arrive pas ? » Il faut donner du sens à la blessure. Le prince blessé donne un sens à l’affreuse histoire qui lui arrive en concluant que c’est lui qui est mauvais, ou quelqu'un d'autre, ou le monde en général. C’est ainsi qu’il construit son crapaud.
- Le Crapaud (identité scénarique profonde - ISP) est le système de croyances archaïques négatives sur soi, les autres ou le monde (et parfois sur les trois). Le crapaud s’est établi dans un territoire truffé de mines : le triangle dramatique. Tôt ou tard, il saute sur l’une d’entre elles et ressent une souffrance archaïque familière. Bien que désagréable à vivre et parfois dangereux, ce lieu de vie est un endroit si familier que le crapaud hésite à déménager. Régulièrement, sans y penser, il y cherche refuge.
- Le masque (identité scénarique sociale - ISS). La personne se dit : « Mon crapaud est laid, mieux vaut ne pas le montrer. Je vais adopter pour le cacher dans la vie sociale un masque qui me permettra de faire bonne figure et d’être toléré par mon entourage. » Le masque est ce que nous voyons des personnes, leur attitude sociale habituelle, ce que nous nommons en disant de quelqu’un: « il joue un rôle ». Nous savons en notre for intérieur que le masque n’est pas vraiment nous-même et nous rêvons de redevenir prince ou princesse. Il n’est qu’un lot de consolation, même s’il donne de nombreuses gratifications sociales.
- Le héros (identité héroïque). Parfois, l’être humain à l’âge adulte éprouve une certaine nostalgie : comment « tomber le masque » et redevenir Prince ou Princesse ? Il aimerait bien, mais se souvient que le Prince fut autrefois vulnérable et blessé. Comment refaire confiance aux autres ou au monde qui l’ont si cruellement trahis ? L’adulte se prend alors à rêver d’un personnage mythique, un héros si brillant qu’il éblouirait ce monde ingrat. Ah ! revêtir un habit si éclatant que personne n’oserait plus se moquer du crapaud ! En devenant ce preux chevalier ou cette magnifique souveraine, on serait invincible. Le héros peut réussir, mais s’il méconnaît la réalité, il devient un « chevalier de fer blanc » et tombe de cheval.
Par terre, coassant et ricanant, son crapaud l’attend.
L’identité réaliste.
Tournant le dos à l’utopique espoir de guérir ses vieilles blessures, l’être humain accompli a mis son crapaud en cage. Il entend son coassement, mais cela ne l’empêche plus de dormir. Il sait mettre son masque lorsque c’est nécessaire, mais sait aussi l’ôter. Libéré des automatismes, il adopte des attitudes autonomes qui permettent à son Prince de réaliser ce qu’il a envie de réaliser et d’être qui il est en tenant compte du monde environnant. Bien inséré dans la réalité, il choisit entre les multiples options que lui propose la vie. Parfois même, un concours de circonstances lui permet de déployer le meilleur de lui-même, son « génie ».
4.3 L’identité professionnelle
La décomposition en quatre éléments de l’identité de coach telle que je l’ai élaborée dans « le métier de coach » continue à me satisfaire par son côté pragmatique. Résumons la.
- L’identité interne comprend tout ce qui nous appartient en propre et fait que nous sommes un être unique. On y trouve pêle-mêle la formation d’origine, le parcours professionnel, l’appartenance culturelle ou religieuse. Elle comprend une composante essentielle : la structure psychologique que nous venons d’aborder.
- Les compétences professionnelles, acquises par l’apprentissage, la formation permanente et l’expérience. C’est mon dada, je l’avoue. Je milite depuis plusieurs années pour que cette compétence soit non seulement solide, mais aussi pour que se bâtisse un socle commun qui définisse assez clairement notre métier vis-à-vis de l’extérieur. C’est à cette condition, j’en suis convaincu, que notre profession de coach en entreprise gagnera sa crédibilité et sa légitimité.
- Le statut social correspondant au métier.
- La reconnaissance, dont nous avons déjà parlé au début de cette conférence. Nous retrouverons cette approche de l’identité professionnelle tout à l’heure, lorsque j’évoquerai les moments clefs de la vie professionnelle d’un coach, ceux où son identité se construit ou est malmenée.
Celui qui dispose d’une cohérence entre les quatre composantes de son identité est professionnellement heureux. Celui qui n’a pas cette cohérence est malheureux, ou pas vraiment heureux. Il doit s’ajuster, sauf à perdurer dans son mal-être professionnel. C’est notamment ce qui se passe lorsque la personne change radicalement de métier. Un autre cas très fréquent en entreprise est celui d’un ingénieur qui a passé des années à apprendre son métier technique, d’abord en école puis lors de ses premiers postes, et auquel on confie pour la première fois une responsabilité d’encadrement hors de son domaine technique.
Par rapport au quatre éléments de l’identité professionnelle décrits plus haut, les problèmes rencontrés chez les clients sont essentiellement :
- ne pas ou plus avoir envie de faire son métier (problème d’identité interne) ;
- ne pas savoir à quoi sert son travail (manque de sens, niveau de l’identité interne) ;
- manquer des compétences nécessaires à son métier ;
- ne pas avoir un statut satisfaisant, c’est à dire être en décalage par rapport au rôle officiel attribué par l’entreprise ou au niveau hiérarchique ;
- manquer de reconnaissance en provenance de la hiérarchie, des collaborateurs, des clients ou des « pairs. »
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5 - AIDER UN CLIENT DANS SON IDENTITE
Certains clients viennent en coaching parce qu’ils ont un problème identitaire. Il arrive aussi qu’ils soient sujets, durant les quelques mois que dure un coaching, à des attaques identitaires provenant de leur milieu professionnel. Je me propose donc à présent de développer trois points en lien avec ces problématiques : le questionnement identitaire du client à l’égard de son coach, la façon d’aider un client à faire face aux attaques, et enfin quelques mots sur les changements identitaires du client.
5.1 Les questionnements identitaires du client
Dès que le « transfert » est établi, dès que la parole et la personne du coach deviennent « crédibles » pour le client, celui-ci adresse au coach des questions identitaires, un peu comme un adolescent qui cherche à savoir qui il est. Bien sûr, le client est adulte et ces questions sont la plupart du temps sous jacentes.
Mon hypothèse est que le client tient à cet égard deux types de discours « cachés »
A) Questions sur le contenu :
« dîtes moi... » « Vous qui êtes « supposé savoir... » (présupposé du transfert)
- dîtes moi ... comment faire pour être reconnu dans « qui je suis ? » (souffrance parce qu’une partie importante de l’identité du client est méconnue par l’entreprise)
- dîtes moi ... quoi faire pour devenir « qui je veux être » ? (projet de changement)
- dîtes moi ... quoi faire pour m’accepter comme je suis ? (désespoir « crapaudinesque »)
- dîtes moi ... qui je suis (perte de repères personnels, incohérence apparente entre les facettes d’identité)
- dîtes moi ... si je suis un bon manager (doute sur la compétence, la posture...)
- dîtes moi ... si je suis un bon dirigeant (doute sur la compétence, la posture...)
- dîtes moi... si je suis ce qu’on dit de moi... (attaques d’identité) »
Dans un autre domaine, il m’est arrivé assez souvent que, compte tenu du livre que j’ai écrit, des personnes s’adressent à moi et me demandent « dites moi ... si je suis fait pour ce métier. » Je ne les blâme pas. Moi-même, combien de fois ai-je rêvé qu’un artiste oui un écrivain de renom que j’admire me reçoive et me dise en voyant mon travail : « vous êtes le génie que j’attends depuis trente ans. »
Qu’est-ce que le coach peut faire de ces attentes secrètes ? Quelques pistes me semblent intéressantes :
- Frustrer et faire « bosser ». C’est l’attitude de base d’un coach en face de questions identitaires. Ne pas y répondre, mais interroger le client afin qu’il trouve lui-même qui il est. Si un client demande ainsi « suis-je un bon manager ? », le coach répondra « qu’est-ce pour vous qu’un bon manager ? » Il peut aussi faire travailler le client sur ce que l’entreprise entend par « bon manager. »
- Objectiver ce qui peut l’être en priant le client d’approfondir les éléments constitutifs de l’identité dont il rêve, et les critères.
- L’inviter à réduire le décalage entre identité perçue et identité idéale. J’ai lu dans un ouvrage je ne sais plus lequel que les personnes qui se déclaraient « heureuses » étaient celles pour qui cet écart était le plus faible. Le problème peut être résolu par les deux bouts : renoncement à certains aspects de l’identité idéale, ou construction d’une identité réaliste qui s’en rapproche.
- Accepter inconditionnellement le désir, même si le client a des « méconnaissances » sur lui-même ou son projet. On ne décourage jamais un client.
B)Questions sur le processus
La question, ici se pose de façon différente. Le client a conscience de son identité, mais a besoin d’y être accueilli, soutenu, entendu. Les questions sous jacentes qu’il pose au coach sont :
- Allez vous... respecter mon masque ?
- Allez vous... accueillir mon crapaud ? (puis-je vous le montrer ?)
- Allez vous... comprendre mon prince et l’encourager ?
- Allez vous... admirer mon héros ?
Il faut savoir qu’en filigrane, il y a toujours chez le client un prince blessé d’autrefois, son (tout) petit enfant malheureux qui a découvert que ses aspirations, ses désirs et ses besoins ne trouvaient pas écho dans le monde environnant
1. Nous ne voyons pas directement en séance le prince blessé d’autrefois mais nous en voyons le résultat, c'est-à-dire les croyances limitantes de son crapaud. Mais celles-ci sont bel et bien actives dans le présent de la vie du client. Elles continuent d’empêcher ou de gêner son succès.
Sur le plan du processus, il n’y a aucune raison de frustrer le client. D’où les principes suivants :
- Voir le Prince derrière le crapaud et le masque. Croire que ce Prince peut se développer, réfléchir, réussir. Le lui dire.
- Respecter le masque du client, mais lui faire comprendre qu’il est parfois inutile.
- Ne pas chercher la façon dont le crapaud s’est construit (ce serait de la thérapie), mais refuser que le client s’identifie à son crapaud.
- Inviter sans cesse le client à prendre le chemin de l’autonomie
- Accepter qu’un coaché ait de grands ou très grands projets, mais l’alerter lorsqu’il s’engage sur la voie du héros de fer blanc.
5.2 Les attaques identitaires
Pour aborder les « attaques d’identité », partons d’un cas vécu de coaching qui n’a rien d’exceptionnel sur la problématique : l’ébranlement identitaire provoqué par un « assesment ».
Ce client était issu de l’une des meilleures écoles françaises. A 45 ans, après un parcours sans faute dans la fonction publique dans lequel il avait secondé des hommes politiques très en vue, il avait décidé d’entrer dans le privé, non sans courage.
Nommé d’abord comme secrétaire général d’une grande entreprise française, il avait souhaité un coaching pour accélérer son « acculturation ». Lorsque l’affaire dont je vais vous parler se passe, il venait d’être nommé directeur financier d’une filiale et, à ce titre, devait passer un « assesment », comme tous les cadres de cette entreprise supérieurs accédant à des fonctions de direction.
La lendemain du jour où il avait reçu ses résultats, je le vis arriver dans tous ses états. Il n’acceptait pas la définition de lui-même que le cabinet en charge de l’assesment avait établie et rédigée. Lui qui s’était jusqu’à présent montré confiant sur ses capacités à occuper le poste pressenti, il se montrait à présent très inquiet sur son avenir et se demandait comment gérer la parution de ce rapport auprès des ses différentes hiérarchies.
Comment définir une « attaque d’identité » ? Disons que c’est un ébranlement de « l’image de soi » qui comportait jusqu’alors un aspect valorisant et une cohérence.
Puis, à un moment donné, la vie porte un coup. La personne reçoit un signe de « reconnaissance inconditionnelle négatif » pour reprendre la classification de l’AT, quelque chose qui porte sur l’être et non sur le faire.
Il y a pire. Chacun d’entre vous, quelle que soit l’estime qu’il a pour lui-même, a subi des remarques conditionnelles qu’il a transformées en reconnaissance inconditionnelle. Le « tu as mal fait » est transformé en « je suis mauvais. »
Et il y a encore pire : la personne transforme le « tu es » en « je suis ». Lorsque cela se produit, nous intériorisons la définition de nous-même que nous fait autrui.
Le regard de l’autre devient notre identité. C’est un aspect des choses particulièrement pernicieux car, nous l’avons vu, nous restons tributaire des autres pour la construction de notre identité et c’est potentiellement un point faible.
Donnons quelques exemples de la vie professionnelle ou professionnelle.
Image physique
De façon très banale, supposons qu’une une personne au visage normal voie apparaître un vilain bouton sur son nez. De l’identité « jeune fraîche et jolie » (je prends une femme parce qu’elles sont peut-être plus sensibles à cet aspect des choses), la personne a quelque chose qui « enlaidit » son image. Comment va-t-elle gérer cette attaque de la vie sur son physique ?
De façon plus courante en coaching, nous voyons parfois ce type d’attaque sur des cadres qui découvrent leurs limites physiques en fatigue, résistance nerveuse etc. simplement parce qu’ils prennent de l’âge.
Image intellectuelle.
Je prendrai ici un exemple de coaching. L’un de mes clients, de culture sud américaine, eut un jour à gérer la fureur qu’il avait provoquée chez un de ses collègues polytechniciens, parce qu’il avait pointé chez lui une contradiction intellectuelle chez ce dernier. Péché majeur pour l’image de soi de cette noble catégorie de personnes chez qui l’identité de rigueur intellectuelle est un facteur constitutif de la personnalité.
Image psychologique
Cette cliente était d’un naturel brusque qui donnait d’elle-même une image très masculine. Elle avait été envoyée en coaching par son entreprise pour acquérir « plus de rondeur. » Y avait-il chez elle une blessure ancienne qui avait fait d’elle un « homme » et l’empêchait de montrer les aspects de son « anima » faits d’intuition, de tendresse et d’attitude maternelle ? C’est probable. Tant que le contrat de coaching porta sur l’aspect comportemental, tout alla bien et la cliente progressa.
Mais, parvenue à un certain point, l’entreprise en rajouta, demandant un supplément de coaching avec un objectif impossible d’être encore plus « ronde ». La cliente refusa, et à juste titre.
Le coach refusa, également à juste titre. On atteignait une limite d’identité, un changement 2 dans lequel cette femme n’avait pas envie d’aller.
Les attaques d’identité dans ce domaine surviennent chaque fois que l’entreprise - ou la société - ou le conjoint - demandent à la personne d’être ce qu’elle n’est pas. Il est possible de demander à une personne d’ajuster ses comportements, mais lui demander de changer de nature n’est possible qu’avec sa propre volonté, et c’est un changement 2.
Image sociale
Il n’y a hélas que trop d’exemples dans ce domaine. Entretien d’évaluation pipés, mutation forcée, mise au placard, mise à la retraite précoce, licenciement... autant d’épreuves qui peuvent arriver à une personne dans sa vie professionnelle et qui portent atteinte à la cohérence de l’image valorisante. L’épreuve est d’autant plus mal vécue qu’elle s’accompagne, en guise de justification, d’un signe inconditionnel négatif.
Image d’appartenance
L’atteinte à l’image vient ici d’un rejet, d’une exclusion. « Tu ne fais plus partie de notre groupe », disent parfois les gosses dans la cour de récréation. Car l’un des visages de notre identité est l’appartenance. Comme dans le cas précédent, l’ébranlement identitaire peut provenir soit des autres soit de la personne elle-même qui conclut « je ne fais pas partie de cette famille-là. » J’ai été surpris, à ce titre, de constater combien de mes camarades polytechniciens qui avaient travaillé dur pour intégrer l’école étaient parfois hantés par un « syndrome d’imposture » qui les atteignait parfois lorsqu’ils rencontraient échec ou épreuve. Comme s’ils avaient réussi par pure chance...
Potentiel
Ce sont les attaques les plus sournoises. L’identité du client est malmenée non pas sur l’image présente, mais sur le futur, sur le désir, le rêve et l’accomplissement à venir. Ici, c’est le « prince » qui est déchu de son accession potentielle au trône.
La phrase la plus courante en ce domaine est le : « tu ne seras jamais... »
Est-il besoin de dire que l’une des règles sacrées de notre métier est de ne jamais décourager nos clients dans leurs rêves et leurs désirs, même lorsque ceux-ci sont irréalistes (nous dirions, en termes techniques, lorsqu’ils comportent des méconnaissances) ? Il nous faut parfois confronter le caractère irréaliste de certains projets, mais pas le rêve, jamais ! Cette situation se rencontre souvent dans les coachings de réorientation professionnelle et notre travail est d’aider le client à trouver la racine de son rêve, puis ce qui est réalisable.
Que faire ?
La première attitude du coach qui traite une attaque d’identité chez son client est d’accueillir inconditionnellement sa blessure. Même si ce dernier a, par son comportement, contribué à sa propre vulnérabilité, même si c’est « sa faute », c’est l’accueil qui prime. Même si ce qui est dit de lui nous semble en partie fondé. Car la blessure d’identité est un deuil, elle suit les phases classiques du deuil : déni, colère, peur, chagrin etc.
Plusieurs options sont ensuite possibles
- Regarder de qui vient l’attaque afin de relativiser. Le client peut à cet égard effectuer une analyse « politique » autant et sinon plus que « psychologique. » Quels sont les enjeux de l’attaque ? Qu’est-ce que l’attaquant espère ?
- Aider le client à s’affirmer, à sortir du rôle de victime psychologique (même s’il est parfois une victime réelle). Evaluer la riposte possible et se défendre sans contre attaquer (ce qui serait entrer dans le jeu psychologique du triangle persécuteur sauveteur victime) Aider le client à se protéger. Quels sont par exemple les côtés « juridiques » de l’attaque ? Quelles en sont les conséquences ? Le client a-t-il des alliés ?
- Relativiser l’attaque. Y en a-t-il qui soient régulièrement de cette nature ?
- De façon générale, il s’agit d’inviter le client à décider « s’il prend » ou « s’il ne prend pas » le signe de reconnaissance négatif. Je rappelle à ce propos que dans l’économie de reconnaissance d’une personne, l’une des options est de « refuser ».
Dans second temps, et seulement lorsque l’image de soi du client sera restaurée, le coach pourra inviter ce dernier à approfondir lucidement sa part de responsabilité et la façon dont il a éventuellement contribué à ce que l’attaque soit possible.
5.4 Exercice
Je me suis « amusé », en préparant cette conférence, à recenser les grandes attaques identitaires dont j’ai fait l’objet au cours de ma vie ; J’en ai trouvé une dizaine. Deux sur mon identité professionnelle, du genre « je te dénie le titre de coach » et un « tu ne seras jamais... ». Deux sur mon identité sexuelle (je vous passe les détails). Deux sur mon identité artistique. Une, très forte, sur mon identité intellectuelle (mensonges et doubles contraintes). Une, plus récente, sur mon identité spirituelle.
Je dis « amusé » car toutes ces attaques ont largement contribué à renforcer mon identité et à accroître ma capacité de défense. Mais, sur le coup, je vous assure que ne riais pas. Je vous invite à faire de même et surtout, à vous rappeler comment vous avez réussi en finale à restaurer en vous l’estime de vous-même.
5.5 Changements d’identité professionnelle
L’exemple le plus courant dans notre métier est celui du coaching dit de « prise de poste » dans lequel un client qui a eu son heure de gloire en tant qu’expert est mis en situation de management (cran 3 du curseur) ou bien, lorsque l’on se situe à la tête de l’entreprise, le client qui occupe pour la première fois une fonction de direction (cran 4 du curseur).
C’est un cas tellement classique que je m’en voudrais de le décliner en détail. Les façons d’aider un client en de telles circonstances sont multiples. Pour ma part, j’utilise de façon assez courante la référence aux quatre éléments de l’identité professionnelle vue plus haut. L’enjeu pour le client est en effet d’acquérir une « identité managériale » qu’il habite pleinement alors que, au moment de la prise de poste, il n’a parfois que le « statut », c'est-à-dire la confiance que fait sa hiérarchie en son potentiel en le nommant. Patiemment, en acquérant les compétences, en obtenant des feed back sur sa façon de manager, en sachant évaluer son propre management, le client se met peu à peu à habiter sa nouvelle identité.
1Bien des personnes continuent désespérément à vouloir satisfaire à l’âge adulte les besoins non satisfaits de leur petit Prince d’autrefois, en ne parvenant pas à faire le deuil du monde idéal (et en particulier des parents idéaux) dont ils auraient eu besoin à l’époque. L’abandon de cette quête se traduit par l’arrêt des « jeux psychologiques. »
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6 - L’IDENTITE PROFESSIONNELLE DU COACH
Abordons à présent l’identité professionnelle pour ce qui nous concerne : notre métier de coach. Je vous propose de discerner, à partir de mon propre cheminement personnel, les questions assez universelles que les coachs se posent à un moment où l’autre.
Voici les grandes étapes avec, à chaque fois, quelques pistes.
Quand l’identité est balbutiante
Naissance du projet.
Je découvre que le coaching existe. Mais ça m’intéresse ! Tiens, et si j’allais voir de ce côté-là ?
Premières confirmations identitaires par l’entourage
On te verrait bien là-dedans... tu m’as aidé dans un moment difficile... tu écoutes bien... Je te vois tout à fait dans ce métier... Les vérifications thérapeutiques
Au-delà des mes valeurs, quels sont mes enjeux secrets à vouloir faire ce métier ? Qu’est ce que cela « réparerait » chez moi comme blessures identitaires ? Qu’est-ce que je cherche comme signes de reconnaissance en m’engageant dans ce métier ? Quel type de coach ai-je envie d’être ?Le moment du choix : la voix du prince / princesse
Je n’ai ni formation, ni statut, ni reconnaissance, mais je crois en moi, je me sens capable d’exercer ce métierLes confirmations identitaires
L’entrée dans une école de coaching
A la suite d’entretiens effectués sérieusement, je suis accepté(e) comme élève.
Le « diplôme »
A la suite d’une formation sérieuse et d’un examen, je suis certifié par des coachs reconnus
Le premier client
Ηa y est, j’ai mon premier coaching !
Le premier collègue
Allo ? Dis voir, j’ai un problème avec un client qui...
La première habilitation
Je suis très heureux de vous annoncer que j’ai été habilité par EDF Les éléments quantitatifs
J’ai 5 coaching en cours et 2 en mijotage. Je fais 37% de mon chiffre d’affaires en coaching. Je demande depuis peu 345 euros de l’heure.
Le « plus »
On m’a demandé de faire une conférence sur la posture de coach. J’ai été interviewé par un journaliste des échos sur les dérives du coaching. On commence à dire du mal de moi, chic ! Un jeune coach me demande de le superviser.
Quelques choix
Le choix d’un « statut » de coach : indépendant, salarié, coach interne... Je me suis associé avec un ancien collègue devenu consultant. Sarl 50 % chaque.
Le CV de coach
J’ai un document tout prêt avec mes références clients. Une autre avec les méthodes que j’utilise. Et mon CV, bien sûr, avec les trois grands éléments qui me caractérisent : expérience, créativité, humour.
L’appartenance associative
Je me suis inscrit à la SF Coach il y a deux ans et ai pris le poste de trésorier de la délégation PACA. Je passe ma titularisation la semaine prochaine.
La constitution d’un réseau de confrères
Avec mon groupe de pairs de l’école de coaching, on se revoit régulièrement. Je participe aussi à un groupe d’échanges de pratiques de la SF Coach.
Le lieu d’intervention
J’avais commencé par louer des bureaux dans un endroit chic. J’ai failli y laisser ma culotte. Finalement, je travaille au maximum chez le client. Je pense bientôt aménager un lieu de réception chez moi, mais il faut d’abord qu’on en discute avec ma femme.
Le choix d’un superviseur
C’est cher et ça prend du temps. Mais j’y tiens. 8 fois par an.
Quand l’identité est malmenée
« Shopping » déçu
Le salaud ! Il a préféré un autre. J’ai dû mal m’y prendre. Et si finalement je n’étais pas un bon coach ? La façon dont je me suis présentée est stupide...
Le syndrome d’imposture
Il peut sans problème travailler douze heures par jour (alors que moi...). Il dirige le projet stratégique de sa (grande) entreprise (au moins c’est du concret tandis que moi, le coaching...) Il sait se montrer sans pitié envers les vicieux et les pervers (moi, ils m’effraient). Quand il a le temps, il enfile son jogging et part courir (depuis combien de temps ne suis-je pas allé à la piscine ?). Il ne se compare pas aux autres (tandis que moi, parfois, ô misère !). Il dirige très bien son équipe (oh les gaffes que j’ai pu faire en mon temps... !) et, pour finir, me parle du structuralisme (je n’y connais rien).
Divers
L’identité professionnelle dépend elle des tarifs consentis ?
Je n’ose pas demander 370 euros... Je suis un coach moyenne gamme.Tentation de l’auto affirmation : je suis coach
Je n’ai pas de masque professionnel. Je travaille avec qui je suis et non pas avec ce que je sais. Les outils, c’est bon pour les besogneux. Car on peut coacher sans aucune méthode. Ce qui fait que je suis coach, c’est l’autorisation interne que je me donne de l’être.
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7 CONLUSION : IDENTITE ET PLACE
Pour terminer cette conférence, je voudrais élargir notre réflexion sur l’identité en l’intégrant à la notion de « juste place » par rapport au fait « d’être soi-même ».
Etre soi-même
C’est un « must ». L’idéologie culturellement dominante nous y pousse et nous retrouvons cette expression dans de nombreuses approches de développement personnel avec le leitmotiv « deviens qui tu es ». Voici quelques titres d’ouvrages glanés sur le site de la FNAC qui comprend 130 titres à partir du mot clef « soimême:
Victime des autres, bourreau de soi-même ; Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même ; S’aider soi-même ; Etre soi-même ; Devenir auteur de soi-même ; Oser être soi-même, Etre pleinement soi-même ; Se pardonner à soi-même, Le sentiment même de soi etc.
Cette expression m’a toujours paru bizarre. Y aurait-il des moments où je ne serais pas moi-même ?
Philosophiquement parlant, je ne vois pas comment. Même quand je suis dans mon « masque » ou mon « crapaud », même lorsque je ne réalise pas la plénitude de ce que je pourrais réaliser, je suis encore moi.
En y réfléchissant bien, je pense que le message « soyez vous-même » en recouvre deux autres. D’une part, « ôte ton masque » et d’autre part « réalise ton potentiel. »
Oter le masque
La « permission » d’ôter un masque est l’une des plus belles qui soient. Mais, comme toute permission, elle doit s’accompagner d’une protection. Et lorsque nous invitons un client à « être lui-même » en ôtant son masque, il faut faire attention. Car le masque a une utilité profonde : cacher le « crapaud ». Inviter une personne à ôter son masque, c’est donc potentiellement l’exposer au risque de dévoiler son crapaud. Les précautions sont-elles prises ? Tout à la joie d’être enfin « lui-même » dans ce qu’il pense être son « prince », le client peut se mettre en danger.
Prenons par exemple le cas d’un client « blindé » qui n’ose pas montrer son affectivité ni sa vulnérabilité. Au cours du coaching, il réalise à quel point ce masque l’empêche d’avoir des relations professionnelles détendues, agréables et efficaces.
Si, à la suite du coaching, ce client décide de montrer le vrai visage de lui-même il se met en danger et c’est notre faute. C’est ce que nous appelons à l’Académie du Coaching une « intervention dommageable ». C’est l’une des fautes professionnelles les plus graves.
Au-delà de l’identité, la quête de la « juste place »
La quête d’identité est pour l’être humain une étape fondamentale. Grâce à elle, il réalise le potentiel de son « prince », apprend à se connaître et à ancrer ses réussites dans la réalité. Il y obtient de la reconnaissance sociale et psychologique, le sentiment de se réaliser.
Mais elle n’est qu’une étape et ce qui suit, c’est la quête de la « juste place. » De quoi s’agit-il ?
C’est un endroit que, contrairement à l’identité, nous n’avons pas forcément choisi. Il se situe à la conjonction de ce qui est le meilleur à la fois pour nous et pour le monde. Il ne correspond pas forcément à notre rêve. Je lisais récemment un propos d’un homme mûr qui avait longtemps rêvé d’être un philosophe de renom et d’inventer un concept philosophique qui, lui semblait-il, assurerait pour longtemps son identité de grand philosophe. Puis notre homme avait compris, grâce à l’expérience et au regard de son entourage, que la quête de cette identité était vaine. Par contre, ses talents d’enseignant définissaient pour lui une « juste place » dans laquelle il pouvait à la fois croître personnellement et être utile au monde.
La juste place dépasse les frontières de la position sociale ou professionnelle.
C’est parfois un état stable dans lequel nous développons une mission, et parfois une tâche brève.
La juste place n’est pas forcément celle qui nous plairait le plus ni même celle où nous pouvons déployer le plus nos talents.
Sur le plan psychologique, les sages savent « occuper toute leur place, mais pas plus ». Sur le plan spirituel, ils ont su utiliser qui ils étaient, y compris leur « crapaud », à l’intérieur de leur « juste place », en y lâchant la quête d’identité et la démarche de «réalisation de soi».
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Prince, Crapaud et Masque
Conférence donnée à Lyon le 26 avril 2007 pour la SF Coach
François Delivré, Auteur du « Métier de coach »
Co fondateur et directeur associé de l’Académie du Coaching
Sommaire
1 OUVERTURE
1.1 UNE EXCEPTION
1.2 PRINCE, CRAPAUD ET MASQUE
1.3 CARLO MOΟSO
1.4 RESUME DU MODELE PRINCE CRAPAUD MASQUE.
2 LES PERSONNAGES SYMBOLIQUES ET L’ELABORATION DU PROCESSUS INTRAPSYCHIQUE
2.1 LE PRINCE (OU LA PRINCESSE)
2.2 LE PRINCE BLESSE ET LE BESOIN DE SENS
2.3 LE CRAPAUD
2.4 LE MASQUE
2.5 LE HEROS
2.6 LA PERSONNE AUTONOME
3 LE RENFORCEMENT DES RIGIDITES
3.1 DES MECANISMES DIABOLIQUES
3.2 LE FOL ESPOIR DU PETIT PRINCE BLESSE
3.3 REVENIR AUX RIGIDITES, HELAS !
4 PRINCE, CRAPAUD ET MASQUE EN COACHING
5 GRANDIR
1 OUVERTURE
1.1 Une exception
Bonjour à vous tous et toutes présents ici ce soir et merci à toi, cher Serge
1, qui vient d’ouvrir cette conférence et de me présenter. Nous avons usé nos culottes sur les mêmes bancs d’école et avons ensuite exercé notre métier de coach en nous rencontrant de temps en temps, tels deux beaux navires qui se croisent parfois en mer et se saluent. Merci aussi à la SF coach pour son accueil et pour ces soirées qui contribuent au renforcement du professionnalisme de coach en entreprise.
Ce soir, je vais déroger à ma méthode habituelle de conférencier et j’en profite pour vous délivrer en marge de notre sujet - l’un de mes petits secrets. Il servira à ceux et celles d’entre vous qui, je l’espère le plus nombreux possibles, se lanceront à leur tour dans la passionnante activité de conférencier. Voilà : pour prononcer une conférence, c’est assez simple: il suffit d’être au clair sur un point essentiel :
à quelle question l’exposé va t-il répondre ? Le piège, c’est de se dire « je vais traiter tel thème » au lieu de poser la « question » correspondante. Je dis que c’est simple, mais ce n’est pas toujours facile. Trouver la bonne question demande souvent de réfléchir longtemps et profondément. Mais pour ce soir, malgré mes efforts, je ne suis pas parvenu à ciseler cette fameuse question pour l’exposé que je souhaite vous offrir. J’avais pensé à « comment se développe le psychisme d’une personne ? », mais ce n’était pas suffisamment en lien avec le coaching. J’ai aussi pensé à « quels sont les éléments constitutifs d’une personnalité et comment les identifier ? » Mais je trouvais cela un peu lourd. Il faut donc m’y résoudre.
Ce soir, par exception, vous n’aurez pas de ma part une question synthétique.
Pire que cela, la représentation du psychisme en « Prince, Crapaud et Masque » que je vais développer n’est pas spécifique du coaching. Elle peut être utilisée pour nousmême dans la vie quotidienne et en thérapie. Dans notre métier, j’y vois deux utilisations spécifiques :
- effectuer des diagnostics et interventions pertinentes au « cran 1 » du « curseur 2 » (les problématiques « personnelles du client)
- et surtout, selon mon expérience auprès des personnes qui se forment au coaching, servir aux coachs eux-mêmes, dans le travail de conscience et de vigilance qu’ils poursuivent pour que leur personne soit « le meilleur outil possible » en séance de coaching.
1Serge Eskenazi
1.2 Prince, Crapaud et Masque
Donc ce soir, pas de question spécifique, mais plutôt un voyage au pays des symboles, en faisant confiance à leur pouvoir évocateur. Car les mots de « Prince » de « Crapaud » et de « Masque » parlent à notre imaginaire. Ils ravivent le souvenir des contes dits « merveilleux » que nous écoutions pendant l’enfance et que, j’espère, nous avons appris à réécouter à l’âge adulte.
Prenons par exemple le conte de Grimm intitulé « le roi grenouille
3 » ; On y voit une petite Princesse égoïste qui joue près d’une fontaine et laisse tomber son joujou, une boule d’or. Une grenouille la lui rapporte à condition d’être reçue dignement au palais, ce que la Princesse promet en comptant bien ne rien en faire. Mais le lendemain, la grenouille arrive en clapotant et rappelle la promesse :
« Fille de roi tu m’as promis... de manger dans ta belle assiette... de dormir dans ton petit lit... » Etc.
Le roi, son père, oblige la Princesse à tenir ses engagements. Après le repas, direction la chambre. La Princesse est si furieuse qu’elle jette violemment la grenouille contre le mur. Splash !
4 Mais c’est un Prince qui apparaît, délivré de l’enchantement néfaste jeté par je ne sais quelle sorcière.
Ces symboles de « Prince, Crapaud et Masque » ne seront pas les seuls que nous découvrirons ce soir. Nous rencontrerons aussi le « Prince blessé » et le « Héros ».
Par contre, je n’ai pas trouvé de symbole ni de dénomination pour la personne qui réalise son potentiel. C’est heureux car l’accomplissement n’a pas besoin de symbole pour se représenter. Il est, pour chacun et chacune, unique et spécifique. Nous appellerons « personne autonome» cette partie de nous-même.
2 J’ai émis l’hypothèse dans « Le métier de coach » que les problématiques de coaching en entreprise étaient assez bien représentées par quatre crans situés sur un curseur : personnel, relationnel, managérial et stratégique.
3 « Grenouille » et pas « Crapaud. » La grenouille est moins « pustuleuse », donc moins répugnante à embrasser pour libérer de l’enchantement, mais le symbole est à peu près le même.
4Dans des versions moins violentes, la Princesse se contente d’embrasser la grenouille.
1.3 Carlo Moïso
Je ne peux pas commencer cet exposé sans rendre hommage è Carlo Moïso de qui j’ai appris ce modèle, même si je l’ai assez notablement transformé. Sans cesse, pendant les trois années que j’ai passé en groupe didactique chez ce thérapeute italien hors du commun, il utilisa le modèle « Prince, Crapaud et Masque », bien plus que les Etats du Moi de l’AT. Il le nomme « schéma d’identité », appellation professionnelle pleine d’enseignement mais moins poétique que « Prince Crapaud Masque. »
A l’époque, j’étais en pleine rédaction de mon livre « Le métier de coach » et, tout en écoutant sa faconde et en riant de son formidable humour, j’eus l’intuition que cette représentation symbolique pouvait fournir un cadre conceptuel solide pour créer un lien les diverses approches psychologiques dont nous, les coachs, nous recommandons en fonction de notre sensibilité particulière et de notre formation en psychologie. Carlo est un analyste transactionnel et a bâti ce modèle en fonction de son cadre, mais j’aurais aimé pour ce modèle une origine neutre, afin d’échapper au tentations de récupération ou au rejet arbitraire.
Je ne sais pas Si Carlo Moïso cautionnerait mes propos ce soir. J’ai tant et tant réfléchi sur ce modèle que j’ai dû le déformer. Je me le suis approprié à ma façon, en fonction de mon métier et de mon chemin personnel. Je pense qu’avec son habituelle ouverture d’esprit, Carlo serait heureux de mon travail.
1.4 Résumé du modèle Prince Crapaud Masque.
Le modèle « Prince, Crapaud, Masque » explique comment et pourquoi un être plein de promesses (vous, moi...) se coupe les ailes et ne parvient pas à réaliser son potentiel, ou le fait médiocrement, bien en deçà de ce qui serait objectivement possible. Il comprend deux « branches ».
- Dans celle de droite, la personne élabore puis renforce des processus intrapsychiques d’échec. Par « échec », j’entends qu’elle n’utilise pas son potentiel, ou qu’elle l’utilise partiellement. Nous appellerons cette branche le « Chemin des rigidités »
- La branche de gauche, le chemin d’ouverture, est celle de la réussite que j’entends ici comme « réalisation optimale du potentiel ».

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2 LES PERSONNAGES SYMBOLIQUES ET L’ELABORATION DU PROCESSUS INTRAPSYCHIQUE
2.1 Le Prince (ou la Princesse)
Au début est le « Prince », ou la « Princesse ». Sur son berceau, les fées se penchent. Qu’est ce qui nous enchante derrière le symbole du « Prince » ou de la « Princesse » ? Est-ce le subtil mélange de beauté, de noblesse et de jeunesse qui les caractérise ? Je crois pour ma part que c’est plutôt qu’il s’agit d’un « être en devenir », ce qui en chacun de nous est promesse, espérance de réalisation. Comme si tout était possible... Car le Prince est appelé à devenir roi et la princesse appelée à devenir reine. Le Prince et la Princesse n’ont pas d’histoire. Ils vivent dans l’ici et maintenant avec des émotions, des pensées, des sentiments.
Ils sont une boule d’énergie vivante, physiologique, psychologique et spirituelle.
Ils ne sont ni bons ni mauvais. Ils sont c’est tout.
Attributs du Prince Le Prince (ou la Princesse) a cinq attributs
- Il (elle) est être de désir
On pourrait presque dire « être de rêve » ou aussi « être d’espoir ». Grâce à son imagination et sa capacité à se projeter dans le futur, l’être humain est habité par son désir, un futur empli de vérité qui aurait du sens non seulement pour lui, mais pour le monde dans lequel il vit. Il aspire à vivre une plénitude, à occuper une place spécifique dans le monde, à accomplir son potentiel. Cette quête, jamais achevée, est la source la plus profonde de son dynamisme de vie. Rappel théorique : Un désir est une tension issue d'un manque. Par son désir, l'être tend vers un but considéré comme une source de satisfaction. Le désir est une tendance devenue consciente d'elle-même, qui s'accompagne de la représentation du but à atteindre et souvent d'une volonté de mettre en œuvre les moyens d’atteindre ce but. L’un des grands principes, en coaching, est de ne jamais tuer un désir, même et surtout s’il est irréaliste. Il s’agit d’aider le client à transformer l’énergie du désir en projet réalisable.
- Il (elle) est être de ressources
Les ressources personnelles sont liées aux caractéristiques génétiques, physiques et intellectuelles de base, ainsi qu’à l’environnement familial et social.
L’une de nos tâches en coaching est de faire prendre conscience au client des ressources qu’il a à sa disposition mais qu’il ignore ou sous estime.
Carlo Moïso utilise pour le Prince l’expression « d’Identité potentielle de base. » Elle est utile pour apporter une dose de réalisme et couper court aux fantasmes enfantins de toute puissance que nous avons (comme bien sûr nos clients) pour notre « Prince » ou notre « Princesse ».
L’être humain naît en effet limité et, sans arrêt au cours de sa vie, rencontrera de nouvelles limites.
Distinguer ce qui est possible de ce qui ne l’est pas est l’une des tâches majeures en coaching. Le coach, pour cela, dispose d’un outil remarquable : le diagnostic et le traitement des « méconnaissances ».
- Il (elle) est être de besoin.
Rappel théorique: le « besoin », c’est ce qui est nécessaire pour atteindre le but. Contrairement au désir, lorsque le besoin est satisfait, il disparaît. Selon le Petit Robert : le besoin est une « exigence née de la nature ou de la vie sociale »
La liste des besoins est infinie ou presque. Il est parfois utile, dans notre métier, de disposer d’une « liste de besoins » plus élaborée que celle de la pyramide de Maslow. Je recommande à ce sujet le livre de Pierre Jean de Jonghe : « Devenir le Héros de sa propre vie ». C’est là que j’ai trouvé le panorama le plus complet des besoins de l’être humain dans les domaines physiologiques, psychologiques et spirituels.
Le diagnostic du « besoin » est l’un des piliers de l’analyse de la demande. Après la clarification de l’objectif, nous invitons le client à chercher ce dont il a « besoin » pour y parvenir. Cette étape est l’une des plus délicates de notre métier car le client n’a que rarement conscience de ses vrais besoins.
Nous-même, pour faire correctement notre métier en tant que « Prince accompagnant », nous avons de multiples besoins à satisfaire sur les plans matériels, psychologiques et parfois même spirituels. Il nous appartient de prendre soin de nous-même en ayant conscience de ces besoins et en veillant à leur satisfaction.
- Il (elle) est un être de création-réalisation
Nous sommes ici au cœur de la spécificité du coaching, à savoir que c’est notre client qui élabore ses propres solutions et est responsable de leur mise en oeuvre.
Notre métier ne peut être valablement exercé que si nous avons cette conviction.
- La Princesse (ou le Prince) est un être d’interaction systémique
On pourrait aussi dire : « être de relation ». Il partage cette spécificité avec tous les êtres vivants qui sont en interaction avec leur environnement, en le percevant et en agissant sur lui en retour. Grâce à sa pensée et aux multiples outils qu’il s’est forgés, l’être humain est à cet égard un « animal systémique » particulièrement élaboré. Ceci vaut bien sûr dans le domaine relationnel, en particulier pour « l’économie de reconnaissance. »
Le petit Prince
Le bébé reçoit en tant que « Prince » un certain cadeau de la vie à la naissance. Celui-ci est parfois très maigre, parfois très riche. C’est d’abord l’être de besoin qui se manifeste (Ah les tétées !). Puis tout se développe très rapidement, de façon stupéfiante. Croissance physique, intellectuelle, relationnelle...
La mission du « petit Prince » ou de la « petite Princesse » est de grandir. Cela se fait presque tout seul, selon la belle formule « un peu de soin, beaucoup d’amour ».
L’enfant croît physiquement sans que l’on ait à faire autre chose que le nourrir dans ses besoins. Il a naturellement envie d’apprendre, de comprendre, entrer en relation, créer....
Pourtant, de façon indépendante de la construction intrapsychique que nous examinerons tout à l’heure et qui résulte de son interaction avec le monde, son potentiel reste limité et ses « ressources » ne sont pas infinies.
La prise de conscience progressive de cette réalité est l’un des facteurs qui conduisent l’enfant à dépasser progressivement la période normale et naturelle de « toute puissance / impuissance ».
Le Prince de l’âge adulte
Il existe en chacun de nous et à tout âge. Au fur et à mesure qu’avance l’âge, certaines potentialités disparaissent et d’autres apparaissent.
C’est l’un des miracles de notre métier lorsque, nous voyons notre client qui, les ailes à nouveau déployées, découvre qu’il peut voler vers des horizons insoupçonnés.
Mais le Prince de l’âge adulte a aussi ses limites et nous les rencontrons dans de nombreux cas en coaching, en particulier lorsque notre client les ignore. Je pense ici aux méconnaissances classiques des clients sur leur capacité à faire plus qu’il ne leur est possible en un laps de temps donné, aux limites physiologiques (fatigue, sommeil), aux méconnaissances sur l’avenir professionnel, soit en surestimation, soit en sous estimation etc.
Idéologie du Prince en coaching
Arrêtons-nous un moment sur le « Prince » en tant que mythe de notre profession, et support de son idéologie
5 Voici deux croyances collectives en lien avec ce mythe :
- Toute personne est fondamentalement « Prince » ou « Princesse ». Elle a des ressources qu’elle n’exploite pas (ou qu’elle exploite insuffisamment) et qui lui permettraient de mieux faire face à la réalité du monde professionnel, ses opportunités comme ses contraintes.
- En tant que coach, nous pouvons aider le « Prince » et la « Princesse » à trouver en lui-même (elle-même) ses propres ressources.
Ces croyances sont issues du courant de la psychologie humaniste et, plus loin dans le passé, de la philosophie rousseauiste selon laquelle l’être humain naîtrait naturellement « Prince » et « Princesse ». Il n’aurait les ailes coupées que par l’action néfaste du « monde ».
Au fil des ans, je me suis peu à peu détaché de cette vision philosophique car elle sous-estime selon moi la part de la liberté de l’être humain, et donc de notre client.
C’est comme si l’on écartait la possibilité qu’un être humain puisse décider librement de ne pas déployer son potentiel ou, pire selon nous, de le déployer de façon « négative », néfaste (en AT, on dirait non OK, et en PNL non écologique.)
Je crois pour ma part que l’être humain est en permanence libre d’être Prince ou non, c’est son choix et sa liberté. Plus il est conscient de ce qui se passe en lui au niveau psychologique, plus grande est sa responsabilité, plus vaste sa liberté.
Cet état d’esprit me permet de relativiser mon mal-être lorsque mon client échoue ou stagne. Cela arrive. Il nous appartient en ce cas, évidemment, de faire un bilan de notre professionnalisme pour discerner quelle est notre part éventuelle dans l’échec, mais aussi d’accepter que ce soit le client qui, en dernier ressort, décide ou non de déployerson potentiel de Prince/Princesse.
5 J’entends par « idéologie » un certain nombre de croyances collectives.
Tout beau, le « Prince » ?
Il a apparemment de beaux habits, des ambitions louables. Mais comment va-t-il déployer son potentiel ? Va-t-il coopérer ou passer en force ?
Tiendra t-il compte des autres Princes ou engagera t-il la compétition ? Considèrera t-il de façon égocentrique qu’il est le seul héritier du royaume et que l’on doit se mettre à son service ?
Il a apparemment de beaux habits, des ambitions louables. Mais comment va-t-il déployer son potentiel ? Va-t-il coopérer ou passer en force ? Tiendra t-il compte des autres Princes ou engagera t-il la compétition ? Considèrera t-il de façon égocentrique qu’il est le seul héritier du royaume et que l’on doit se mettre à son service ? Attention à l’idéologie admirative ! Le Prince est aussi le lieu du « ça » de la psychanalyse. Il est le siège des pulsions. Il a une face négative et peut tout à fait la déployer en tenant compte de la réalité. Attila dévaste l’Europe et meurt au cours d’une nuit d’amour. Staline garde le pouvoir jusqu’au bout avec un sens aigu des rapports de forces et est pleuré par des millions de communistes sincères.
Le schéma « Prince Crapaud Masque » n’est qu’un modèle psychologique et, comme tel, a donc ses limites. Que dirions nous à un client qui arriverait en coaching en disant : « aidez moi à me réaliser : je veux me faire un max de pognon, jouir de la vie le plus possible, profiter des faiblesses du système pour me tailler la place du lion, tirer parti de la réalité en déployant ma force, mon intelligence et mon astuce à bon escient, et tout ça en verrouillant suffisamment les choses pour ne pas me mettre en danger. » Vous allez m’interrompre en anticipant: « ce n’est pas un Prince qui peut s’exprimer comme ça ! Ce ne peut être qu’un Crapaud ! »
Oui et non. Oui si ce discours cynique est le résultat d’un processus intrapsychique élaboré à la suite de blessures. Non s’il traduit la volonté du Prince ou de la Princesse (et donc leur responsabilité) de réaliser leur potentiel indépendamment de toute éthique.
Notre client ne connaît pas bien son Prince
Si je me réfère aux attributs du « Prince » ou de la « Princesse » cités plus haut, nous avons en coaching de nombreuses pistes de travail avec des clients qui :
- sous estiment ou surestiment leur potentiel
- prennent leur désir pour des réalités
- ne sont pas conscients de leurs besoins
- ne sont pas conscients de leurs ressources
- ont avec le « monde » des interactions inefficaces qui les empêchent de prendre le chemin d’ouverture.
Voir le Prince
Voir le prince, c’est porter sur lui un regard semblable à l’émerveillement de parents sur le berceau de leur bébé, puis sur leur enfant qui grandit.
C’est s’ouvrir au mystère des potentialités inconnues du Prince, insoupçonnées parfois par l’entourage, parfois par le Prince lui-même.
C’est accueillir son désir et accorder une confiance inconditionnelle à sa volonté de l’accomplir.
Ce regard nous renvoie, en tant que coach, à notre être de « Prince accompagnant »
Ma conviction, c’est que l’un des leviers majeurs de changement d’un client réside dans le regard que nous portons sur lui.
L’expérience m’a montré qu’une personne peut déployer un potentiel inouï lorsqu’elle a sur elle un regard de confiance inconditionnelle sur son potentiel de Prince / Princesse.
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2.2 Le Prince blessé et le besoin de sens
Bonne ou méchante, la vie ?
Dès les premiers temps, l’être humain interagit avec le « monde » pour réaliser de son potentiel. Le « monde », ici, n’est pas simplement la « réalité » telle que nous en parlons lorsque nous utilisons le concept de « cadre de référence ». Mieux vaut, dans l’approche de ce soir, parler de « la vie », au sens populaire du terme.
Pour illustrer ce concept, voici un passage du conte initiatique que je publie actuellement sur mon blog. Je résume l’histoire. Un jeune moine nommé Guillaume est conduit en prison sans savoir pourquoi. Là, il attend son sort en compagnie d’une jeune femme nommée Adeline qui lui raconte la légende de la « reine de Miam miam ».
« Mon ancêtre Pierre, raconte Adeline, se retrouva dans une grande et belle chapelle, avec une haute voûte. Au fond, il y avait un gigantesque trône sur lequel était assise une créature, mi femme et mi monstre, avec des seins partout, et une bouche effrayante. Huit mètres de haut, quelque chose comme ça. C’était la reine de Miam miam. Elle portait une couronne dorée. La reine était assise et de son sexe béant naissaient en continu des hommes et des femmes, projetés sur le carrelage froid et recueillis par des matrones qui les lavaient sans amour. ...La reine ne se contentait pas d’accoucher, elle s’occupait de la progéniture à laquelle elle avait donné naissance. Dans ses mains et sur ses cuisses, sur son torse et contre sa poitrine, il y avait des êtres humains. Mon ancêtre Pierre n’eut le temps de se rendre compte de rien qu’il fut hissé sur les cuisses de la reine qui le prit dans ses bras. Et là, c’est tout le plaisir du monde qu’il ressentit. Il fut saisi, caressé, choyé. La reine le mit contre sa poitrine et il vit devant lui l’un des tétons, trois centimètres de diamètre à peu près. Sans réfléchir, il l’enfourna et but du lait tiède, sucré, une tétée magnifique. Quel bonheur ! Mais tout à coup, sans prévenir, la reine de Miam miam écarta mon ancêtre de son mamelon puis, sans raison, le pinça et lui tordit le bras. Puis elle prit un petit couteau et luitaillada le corps. Mon ancêtre se mit à hurler. Peu de temps après, la reine le reprit dans ses bras et lui redonna la tétée. Il n’y comprenait plus rien : un coup de bon, un coup de mauvais. Pourquoi ? Gentille ou méchante, cette reine ? Que fallait-il faire pour qu’elle soit gentille ? Que fallait-il faire pour éviter qu’elle soit méchante ?»
Le « monde » offre des ressources qui permettent au « Prince » et à la « Princesse » de développer leur potentiel, en particulier grâce à une éducation bien comprise qui fournit l’apprentissage des principaux modes d’emploi de la vie. Mais il est aussi source de blessures. Le monde de l’entreprise dans lequel vivent nos clients a les mêmes caractéristiques.
Il permet (parfois) au « Prince » qui y travaille de développer son potentiel, mais il est aussi souvent l’obstacle à ce développement.
Les quatre I
Carlo Moïso en se référant à sa culture italienne, a une image forte pour parler de la méchanceté du monde. Il évoque les « quatre I » qui ont des visages aussi effrayants que les quatre cavaliers de l’apocalypse
- l’ I nadéquation
- l’ I mprévisibilité
- l’ I néluctabilité
- l’ I njustice.
Le « petit Prince » fait très vite l’expérience de l’insatisfaction : faim, manque d’amour, manque d’attention, inconfort etc. C’est le premier des quatre I, le « cavalier noir » de l’ Inadéquation qui lui montre que ce qu’il voudrait n’est pas ce qu’il obtient. Un peu plus tard, dès que l’enfant a pris conscience qu’il n’est pas seul sur terre et que certains obtiennent plus et mieux que lui, il rencontre le « cavalier noir » de l’ Injustice. Puis voici les premiers événements inattendus de la vie : deuils, premiers traumatismes inattendus. C’est la rencontre avec le « cavalier noir » de l’ Imprévisibilité. Enfin, dès qu’il fait l’expérience de la mort de personnes proches ou se sent le siège de transformations inévitables, l’individu rencontre le « cavalier noir » de l’Inéluctabilité dont la présence ira croissante jusqu’à la vieillesse.
Indépendamment de ce qu’ils vivent à titre personnel, nos clients rencontrent aussi les quatre « I » dans le monde du travail. Pour ce qui est de l’inadéquation aux besoins, il suffit de décliner la pyramide de Maslow. Par exemple, même parmi nos clients qui ont en général des salaires confortables, il est bien rare que le besoin de reconnaissance soit pleinement satisfait. Pour l’Injustice, il suffit d’écouter la radio lorsqu’elle évoque les salaires et indemnités de Noel Forgeard. Pour l’Imprévisibilité, de regarder ce qui s’est passé à Airbus ou lorsque tel ou tel de nos proches subit une fermeture, un licenciement etc. Et pour l’inéluctabilité, la maladie, le problème des retraites, parfois l’annonce d’une mort prématurée.
Comme nous allons le voir, les quatre « I » de l’âge adulte ravivent les processus intrapsychiques de la personne qui se sont installés pendant l’enfance.
Tragédie et drame
Les 4 « I », c’est ce qui arrive à tout homme dans sa condition humaine. Ils ont une dimension tragique ;
Mon propos n’est pas ici de faire de l’exégèse sur ce mot, mais de clarifier une distinction parfois négligée et qui conduit alors à des errements en coaching : la distinction entre tragédie et drame.
De façon classique, la tragédie est liée à une puissance qui domine la personne et sur laquelle elle n’a pas de contrôle. Il est vain d’espérer. Le combat est sans issue, sinon par la déchéance ou la mort. La personne n’a pas de prise sur l’événement, c’est l’événement qui agit sur elle et révèle son impuissance et sa misère, bref sa condition humaine.
Dans le drame, au contraire, la personne a ou aurait la possibilité de modifier le cours de son existence. Il y a une ouverture, un espoir. Le combat n’est pas vain. Le héros du « drame » n’agit pas sous l’emprise d’une force supérieure, mais selon sa volonté.
Pour distinguer la tragédie du drame, prenons un exemple de la vie quotidienne : mon footing de ce matin. La douloureuse prise de conscience de crampes dans mes mollets de 59 ans et l’impossibilité de battre mon propre record, c’est la tragédie de l’âge qui avance. Mais mon état d’esprit lorsqu’un coureur aux cheveux blancs me dépasse, ou l’entorse que je pourrais me faire en ne respectant pas mes limites, c’est un drame.
Prenons des exemples en coaching. Lorsque le client arrive en séance et dit que l’un de ses collègues s’est tué en auto, c’est une tragédie. Lorsqu’il est atteint par une limite d’âge qui lui coupe certains espoirs professionnels, c’est aussi une tragédie. Lorsqu’il « touche » un nouveau patron pervers avec lequel il n’y a qu’une seule vraie solution : la fuite, c’est encore une tragédie.
Mais lorsqu’il ne parvient pas à déléguer, lorsqu’il s’est « accroché » inutilement avec son patron, lorsqu’il manque de confiance en lui etc. C’est un drame.
Historiquement, le passage de la tragédie au drame en littérature accompagne une évolution dans la façon de poser un héros en face du monde. L’évolution apparue à la renaissance et poursuivie jusqu’à maintenant met l’homme au centre. Il n’a plus besoin du sens tragique puisqu’il est de plus en plus maître de son destin. La question métaphysique, généralisante, disparaît donc au profit d’une personnalisation de ce héros. Face à une montée en puissance du drame en tant que genre littéraire, seuls quelques rares auteurs se sont encore risqués au 20 ème siècle à la tragédie : Claudel, Sartre, Malraux, Brecht...
Notre idéologie de coach, toute imprégnée de la perception du client en tant que « Prince », n’aime pas la tragédie. Comme la plupart des approches dites « humanistes », elle n’explore guère la condition humaine dans son aspect tragique.
Dans « Le métier de coach », je citais la mise en garde de Marie Romanens à ce sujet : « Le désir de mieux vivre sa vie, l’envie de s’épanouir, d’être capable de réaliser ses aspirations profondes... peut faire l’objet d’illusions. On cherche alors à oublier le manque irréductible qui est au cœur de l’homme, à effacer son statut d’être en proie au doute, à l’incertitude, à sa finitude, sa fragilité, son besoin pour exister de se sentir relié à autrui. »
La plupart des problématiques que nous traitons en coaching ont un aspect dramatique, pas tragique. Le client y peut quelque chose. Pourtant, le tragique revient par la petite porte lorsqu’on le chasse. Il se rappelle à nous sans jamais disparaître.
La distinction entre dramatique et tragique donne aussi une indication sur la posture à tenir en coaching lorsque le client rencontre la tragédie de la condition humaine. Il n’y a rien à faire sinon « être là », accompagner en fraternité humaine. C’est l’un des rares moments où le coach rejoint son client en parité.
Par contre, lorsqu’il s’agit d’un drame, coach et coaché se retroussent les manches, chacun à sa place.
Blessures et besoin de sens
Revenons aux quatre I qui donnent une assez bonne image de la condition humaine.
Mise à mal par l’un des quatre « I », la personne souffre et se pose des questions vieilles comme le monde : « Pourquoi? » « Pourquoi cela m’arrive t-il à moi ? » « Pourquoi le monde ne m'apporte t-il pas ce que j'attends ? » « Pourquoi ne se pliet-il pas à mes désirs? » « Pourquoi la souffrance et pourquoi la mort ? » Il faut donner du sens à la blessure.
La question du sens est la plus vitale de toutes les interrogations de l’existence humaine et les réponses diffèrent selon l’âge et la maturité.
Un Prince blessé à l’âge adulte peut comprendre que ce qui lui arrive est de l’ordre de la condition humaine, de la tragédie. Il réagit par l’action, la saine révolte (comme le Dr Rieux de Camus dans « La Peste ») ou la sage résignation. Peu à peu, il s’engage dans un chemin de maturité qui donne du sens à son questionnement existentiel. Certains prennent un chemin philosophique fait à la fois de réflexion et (on l’espère) d’une conduite de vie cohérente avec leur réflexion. D’autres prennent un chemin « divin » dans lequel l’acceptation de la condition humaine est éclairée par la relation avec un Dieu auquel ils accordent, malgré les coups de la vie, leur confiance.
Mais un « petit bout de chou » n’a pas ce recul. Il n’a ni les informations ni la capacité mentale de considérer les quatre I comme un aspect constitutif et universel de la « condition humaine ».
Il confond tragédie et drame. Dans son égocentrisme naturel et normal à son âge, il les interprète en fonction de lui même. Ce qu’il constate, c’est que la confiance qu’il avait en la « gentille reine de Miam miam » a été entamée.
Cette expérience est universelle : personne ne peut se targuer d’avoir été jamais entamé dans sa confiance en la vie.
L’enfant est atteint de plein fouet. « Que vais-je faire de ce qu’on m’a fait ? » se dit-il.
Et surtout, à cause de l’égocentrisme: « qu’est-ce que j’ai fait pour que ça arrive ? »
Alors, comme il est vital de donner un sens à l’affreuse histoire, il élabore un système de « croyances / prévision / décisions » selon lequel c’est lui qui est mauvais, ou quelqu'un d'autre, ou le monde en général. C’est ainsi qu’il construit son Crapaud dont le chant principal est du type « on ne m’y reprendra plus, je me méfierai.
6 »
6 Notons qu’en coaching comme en thérapie, la clef de la problématique d’un client qui dit : « je ne fais plus confiance à personne » se trouve au niveau de la relation coach/coaché et non pas au niveau d’un travail sur les croyances ou les comportements de ce dernier.
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2.3 Le Crapaud
Nature du Crapaud
Le Crapaud
7 est un système de croyances archaïques limitantes ou mutilantes sur soi, les autres ou le monde (et souvent les trois) résultant d’une quête primitive de sens du « Prince blessé ». Voici quelques exemples de croyances :
- Croyance sur soi : « je suis (fondamentalement et irrémédiablement bien sûr) fou, lâche, susceptible, maladroit, rigide, calculateur, fourbe, malade etc. »
- Croyance sur les autres : « les gens sont (fondamentalement, bien sûr) égoïstes, bêtes, indignes de confiance, mesquins. Ils profitent de ma crédulité, personne ne m’aime, personne ne pense à moi etc. »
- Croyance sur le monde : « le monde est une jungle, tout ça finira mal, la vie n’a pas de sens, « c’est la vie », on ne peut pas changer le monde etc. »
Quelques attitudes ou ressentis « crapaudiens » L’observateur extérieur repère le Crapaud qui :
- Passe en force
- Manipule
- Geint
- Persécute
- Se terre dans un petit coin, déprime
- Etc.
La personne se sent Crapaud lorsqu’elle éprouve :
- un sentiment de toute puissance
- un sentiment d’impuissance
- du désespoir
- de la haine de soi
- de la haine de l’autre
Etc.
Elaboration du Crapaud
L’élaboration du « Crapaud » par l’enfant résulte, dès la naissance et peut-être même avant pendant la conception, d’une interaction entre lui et son entourage.
Celle-ci procède d’un double mouvement.
- D’une part, l’enfant trouve une croyance qui fait sens pour lui dans ce qui est dit par l’entourage. Il adhère au système de croyances qui lui est proposé.
- De l’autre, il a à sa disposition sa propre réflexion enfantine, réelle bien qu’incomplète, mais surtout manquant de recul critique sur la condition humaine. Là, il se forge son propre cadre de référence.
J’utiliserai à cet égard la suite du conte dont vous avez eu un extrait précédemment.
Le Héros, Guillaume, se retrouve devant un pervers nommé « l’artificier » qui lui explique la vie.
« Tu as reçu le lait de la vie, mais aussi la souffrance qui l’accompagne et survient sans crier gare. Le pire et le meilleur t’attendent. Tu vas maintenant vivre dans le monde réel, celui qui est habité par la guerre et la mort, la haine et la violence, la maladie et la misère, l’injustice et la finitude, le mal et la bêtise. C’est un monde pervers où parfois la vie fait semblant d’être généreuse, belle, agréable. Elle est si douce qu’on pense alors qu’elle a un sens ! Quel aveuglement ! L’homme y croit, fait confiance. Il aime, prend du plaisir, réussit. Il fait l’amour à la femme qu’il aime et hop, un enfant est parti ! Nouvelle vie, nouvelle mort à venir. Notre homme croit donner la vie et il donne la mort. Tôt ou tard TCHOC ! - fait l’artificier avec un rictus sur sa face maligne - TCHOC à tous les coups, Guillaume, comme lorsque la reine de Miam miam blessait autrefois les gens avec son petit couteau ! La vie donne un coup. Alors les hommes doivent se rendre à la réalité et moi, je suis là pour leur rappeler que la vie est un monde d’horreur gardé par des loups et des chiens. Que la mort y rôde, qu’elle se déguise et, tôt ou tard, jette son Masque. Il faut, jeune moine naïf, que tu en tires certaines conclusions. Oui, la vie est un trou sombre où il n’y a pas d’espoir, pas d’ouverture, pas de brèche pour sortir, pas de lumière, pas d’échappatoire autre que la mort par laquelle chacun finit par crever comme un chien, dévoré par la vie qui continue tantôt à faire jouir, tantôt à faire souffrir. Mais les hommes sont bêtes, ils se disent : « Ah ! Il doit bien y avoir une brèche quelque part dans cette prison, une ouverture, un soupirail de vie au-delà de la vie et de la mort n’est-ce pas Guillaume ? fait l’artificier sardonique une déchirure, un morceau de ciel bleu, une blessure de la nuit par laquelle on pourrait se faufiler ? » Ils appellent au secours et inventent des dieux. Ils se mettent à prier : « Ho, Dieu, fais nous sortir !
Montre nous une vie où tout aurait du sens, le bonheur et la réussite, bien sûr, mais aussi la souffrance, l’injustice et même la mort. » Tu crieras toi aussi au secours, Guillaume, mais tu devras te rendre à l’évidence. Alors, dit l’artificier en fixant Guillaume droit dans les yeux, écoute moi bien. Première règle : survivre. Tu as pour ça trois solutions. La première est d’écraser les autres. La seconde est de leur obéir s’ils sont les plus forts. La troisième est te terrer dans un petit trou si tu es un lâche.
Personnellement, je préfère écraser, c’est plus gratifiant. Autre règle : toi d’abord, toujours, partout. Dernière règle : l’amour n’existe pas. Si tu le vois apparaître, sois lucide : c’est l’égoïsme qui est derrière. Se méfier. Me suis-tu ? »
Quelques spécificités du Crapaud
Le Crapaud est sadique et masochiste à la fois Parce qu’il est le produit d’une enfance blessée, le Crapaud est souvent perçu comme une part souffreteuse et impuissante de nous-même.
Or le Crapaud est fondamentalement « sado-maso ». Il occupe à la fois une position de Victime psychologique et une position potentielle de Persécuteur. Si l’on se réfère aux positions de vie de l’AT, il oscille entre le « - + » le « + -» et le « - - »
Cette alternance est le reflet du ressenti originel devant le paradis perdu, la souffrance du Prince blessé, faite à la fois de toute puissance et d’impuissance. Celles-ci se traduisent chez le Crapaud par l’alternance d’un désir sadique de domination et d’une position passive dans laquelle la personne se met psychologiquement à genoux.
Le Crapaud se cache, et il fait souvent bien
Lorsque j’étais scout, nous chantions à la veillée un chant triste et bien rythmé intitulé « les Crapauds »
Ils disent « nous sommes
Haïs par les hommes
Nous troublons leur somme
De nos tristes chants... »
Ainsi est le Crapaud : il se montre peu. Toute personne qui a un peu de lucidité sur elle-même le sait : nous cachons la plupart des zones d’ombre issues de vieilles blessures. Il ne s’agit pas ici des petits défauts qui font le charme d’une personnalité et dont on se moque gentiment, parce que c’est tout simplement humain. Il s’agit de pensées, de sentiments et d’actes dont la révélation conduirait vraisemblablement à des ennuis relationnels ou sociaux.
Nous cachons notre Crapaud et faisons bien, car montrer son « Crapaud » sans précaution est un jeu psychologique « hard » qui excite chez certaines personnes psychologiquement persécutrices
8 le désir malsain de raviver la blessure. Relisons par exemple le poème de Victor Hugo : l’âne et le Crapaud.
..............les enfants l'aperçurent
Et crièrent : - Tuons ce vilain animal,
Et puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal ! -
Et chacun d'eux, riant, - l'enfant rit quand il tue, -
Se mit à le piquer d'une branche pointue,
Nous cachons notre Crapaud et c’est dommage, car nous excluons trop souvent la possibilité de l’amour : être accepté inconditionnellement, même lorsque c’est notre Crapaud qui se montre.
Le crapaud, ce ne sont pas les défauts
Certains demandent : « où situer les petits défauts d’une personne dans le modèle « Prince Crapaud Masque » ? Sont-ils dans le Crapaud ?
Le défaut banal est dans le Prince à partir du moment où la personne en a conscience et n’en tire pas de croyances négatives sur elle-même, les autres ou le monde ; Le Prince rote, péte, baille, a des fantasmes étranges. C’est son un territoire intime où il fait ce qu’il veut.
Il y a aussi chez le Prince/princesse les pulsions amorales, les pensées troubles.
C’est la petite part veule, égocentrique, calculatrice et lâche de toute personne, avant que le surmoi n’entre en jeu. Cette part reste dans des limites admissibles par la société et n’est pas du Crapaud tant que la personne n’en tire pas des croyances négatives sur elle / les autres / le monde et ne se fait pas de mal.
Le Crapaud en coaching
Il apparaît de façon beaucoup moins directe qu’en thérapie. C’est du moins mon expérience lorsqu’il s’agit de cadres qui ont des responsabilités en entreprise. Ceci me paraît logique : de tels cadres ont forcément élaboré des « Masques » suffisamment efficaces pour cacher leur « Crapaud. »
Nous ne le voyons pas le Crapaud de nos clients comme peuvent le voir les thérapeutes, mais
nous entendons le coassement de leurs croyances limitantes.
Ce sont sur celles-ci que nous pouvons intervenir, lorsqu’elles sont réactivées par des blessures ou lorsque le « Prince de maintenant » du client subit des contraintes dues aux aléa de la vie professionnelle. Imaginons par exemple une coachée qui a été blessée par un reproche de son patron. Elle arrive en séance, raconte son histoire et conclut avec amertume : « je suis nulle. »
Il arrive cependant parfois qu’un client arrive en séance avec (apparemment) un gros Crapaud bien pustuleux, c’est-à-dire qu’il nous montre ou nous parle d’un aspect de lui-même difficilement compatible avec une vie professionnelle normale : alcoolisme, « TOC », négligence de tenue, comportement socialement étrange. Que faire en de tels cas ? Faut-il dire à la personne qu’elle montre son Crapaud ? Et comment le lui dire ? Comment parler au client de son Crapaud sans porter un coup de plus au Prince blessé ?
La clef de l’attitude à adopter par le coach se situe pour moi à la fois dans le contrat de coaching (sinon, en vertu de quoi confronter ?) et surtout dans la personnalité du coach lui-même. Je rependrais ici un principe très joli : « l’amour, c’est quand on peut dire à l’être aimé qu’il a mauvaise haleine sans qu’il en soit blessé. » Ici, c’est à peu près la même chose. Il m’est arrivé, rarement, de devoir faire face à de telles situations. Pas facile...
7Terme théorique : Identité Scénarique Profonde (ISP)
8Les personnalités à tendance « perverse » ont le chic pour déceler le Crapaud chez les autres personnes. Elles s’amusent avec lui jusqu’à le désespérer.
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2.4 Le Masque
Nature du Masque 9
Le Masque, c’est l’attitude sociale habituelle, ce qui donne de la contenance devant autrui. L’une des meilleures illustrations de ce qu’est un Masque, ce sont nos habits.
Ils cachent notre nudité, nous donnent une apparence, permettent l’appartenance sociale et disent qui nous sommes socialement. Mais nous avons bien d’autres Masques : la carte de visite, le diplôme etc., à partir du moment où, psychologiquement, ils nous permettent de faire bonne figure.
Pour savoir si nous sommes dans le Masque, une vérification s’avère bien utile.
Prenons l’exemple d’une une jolie femme qui met une toilette sexy pour se rendre à une soirée. Si sa toilette ne rencontre pas d’écho auprès des invités et qu’elle continue à se sentir bien, elle n’était pas dans le Masque, elle était une ravissante Princesse. Si elle en fait une maladie, sa jolie robe était un Masque.
Le masque a donc un aspect « racket ». En le mettant, nous tentons d’extorquer des signes de reconnaissance. Lorsque la réponse de l’entourage est celle que cherchait le Masque, tout va bien, c’est un masque utile. Lorsque l’entourage ne réagit pas au Masque comme prévu, nous perdons le sentiment de notre propre valeur alors que, dans le chemin d’ouverture, nous la maintenons et avons la possibilité de choisir un autre type de comportement mieux adapté.
Les Masques ont un effet positif, puisqu’ils permettent l’intégration sociale, et un effet limitant puisque la personne en est dépendante.
Chaque Masque se fonde sur une croyance de base toujours du même type : « pour être acceptable, je dois.... »
La personne qui met un Masque est sous l’emprise du regard d’autrui.
Le petit enfant choisit un Masque qui permet de faire bonne figure face à ses parents. Il le conserve à sa disposition, par souvenir réflexe, en cas de difficulté. Puis il élargit sa collection en fonction des contextes, mais toujours sous le regard de l’autre. La plupart du temps, une personne adulte a intégré en elle même le regard d’autrui et confond son Masque et son Prince.
Un beau Masque n’est pas un Prince Il existe de beaux Masques de Prince. La personne « joue au Prince » sans se sentir tel. Les gens peuvent dire alors « quel beau Prince ! »
Cela apporte des gratifications sociales mais ce n’est pas le Prince, parce que la personne n’est pas libre d’ôter son Masque.
Deux peurs nous permettent de diagnostiquer que nous sommes dans le Masque :
- Peur de nous montrer autrement que ce que les gens attendent de nous (du moins, c’est ce que nous imaginons.)
Peur d’être jugé et rejeté si nous montrons notre vrai Prince.
- Peur de dévoiler notre Crapaud
Un Masque repoussant n’est pas un Crapaud Le Masque peut aussi ressembler au Crapaud car il comporte parfois des aspects irritants, désagréables. « Faire la gueule », par exemple, est de l’ordre du Masque.
On pourrait dire la même chose pour d’autres Masques comme ceux du Tartuffe, du misanthrope, de Picsou ou des Guignols de l’info. Mais il ne s’agit pas du Crapaud parce que le comportement est toléré socialement.
Exemples de Masques
Prenons deux cas de Masques : le « méfiant » et le « gentil disponible »
- Le méfiant ne peut pas aborder autrui en disant explicitement à tout un chacun : « je suis sûr que vous voulez me rouler » (c’est pourtant son Crapaud). Alors, il montre un Masque précautionneux et vigilant qui peut d’ailleurs s’avérer bien utile dans certaines professions. En Process communication, on le nommera « persévérant » et dans le DSM IV, on dira qu’il a une personnalité paranoïde. Le méfiant n’a pas de pathologie. Il l’aurait si son Crapaud et Masque étaient confondus et qu’il abordait réellement les gens comme indiqué plus haut. Il ne serait alors pas capable d’adaptation sociale, ce qui est le propre d’une pathologie.
- Le gentil disponible ne peut pas aborder autrui en disant explicitement à tout un chacun : « aimez moi ou vous allez voir de quel bois je me chauffe ! » (c’est pourtant son Crapaud persécuteur). Alors, il fait preuve de gentillesse et l’on dit de lui : « comme il est sympathique ! »
Elaboration du Masque
Le Masque se construit de deux façons qui correspondent chacune à des fonctions différentes :
A Le Masque cache le Crapaud « Mon Crapaud est laid, mieux vaut ne pas le montrer, s’est dit le petit enfant.
Je vais adopter pour le cacher dans la vie sociale un Masque qui me permettra de faire bonne figure et d’être toléré par mon entourage. »
B - Le Masque permet l’appartenance sociale Il est la réponse de la personne à deux questions fondamentales :
- « Comment puis-je employer les talents de mon Prince tout en restant acceptable ? »
- « Que dois-je cacher de mon Prince pour ne pas être rejeté du monde ? »
Oter le Masque ?
Nous savons plus ou moins confusément, en notre for intérieur, que le Masque n’est pas vraiment nous-même, nous rêvons de redevenir Prince / Princesse et de nous montrer en tant que tels.
C’est le beau symbole de la couverture du « Métier de coach »

Mais nous savons aussi qu’ôter notre Masque, c’est prendre le risque de dévoiler le Crapaud. Horreur !
Lien avec les drivers de l’AT
Il y a une presque coïncidence presque parfaite entre le Masque psychologique du schéma d’identité et les « drivers » de l’AT. Pour les deux modèles, la personne se situe alors en « OK si ». Elle pense qu’elle n’est acceptable et a de la valeur « que si... » (Prière d’inventer la suite).
L’AT a repéré cinq drivers principaux (fais plaisir, fais effort, sois parfait, sois fort, dépêche toi). Ce sont effectivement les plus courants statistiquement mais on peut en inventer d’autres en coaching si la dénomination est plus pertinente par rapport au contexte.
Je pense aussi possible d’établir un lien solide entre la notion de « Masque » et celle de « persona » dans la typologie jungienne. Mais je ne maîtrise pas suffisamment celle-ci pour me prononcer et préfère m’en remettre à des personnes plus compétentes.
Quelques spécificités du Masque
Apparence d’authenticité
Très souvent, le Masque est perçu comme authentique par la personne (si elle n’a pas « travaillé » sur elle-même). Quoi de plus normal ? La construction du Masque est inconsciente, et elle apporte une indéniable reconnaissance sociale et un sentiment de sécurité.
Lien entre Masque et Crapaud La plupart des approches psychologiques définissent un lien cohérent entre un type de Masque et un type de Crapaud. Par exemple, selon la Process Com, un « empathique » avec un Masque de « fais plaisir » a la hantise « crapaudienne » de ne pas être aimé. Selon le DSM IV, un Crapaud obsessionnel s’accompagne d’un Masque perfectionniste. Etc.
Certains ont Masque et Crapaud confondus. C’est le cas des « paumés de la vie », des dépressifs chroniques, des asociaux ou de toute personne en stress important qui « pète les plombs ». Lorsqu’un client arrive et se trouve dans un tel état, ce n’est pas d’abord le Crapaud qu’il faut soigner, mais le Masque qu’il faut renforcer. Ainsi qu’il a été vu plus haut, le cas est rare en coaching d’entreprise.
Le Masque en entreprise L’entreprise est un lieu privilégié d’expression du Masque, bien plus que le couple ou la famille. Pour assurer l’efficacité, il est important que chacun tienne son rôle et adopte une attitude socialement acceptable. Plus encore : l’entreprise a dans son magasin d’accessoires une collection de Masques qu’elle distribue gratuitement aux personnes qui y entrent. Ce sont les attitudes exigées par la culture d’entreprise qu’il est impératif d’adopter sous peine de rejet. Les familiers de la théorie organisationnelle de Berne reconnaîtront là les éléments de « l’étiquette », c'est-à dire les valeurs et comportements intégratifs qu’il faut respecter sous peine de se faire éjecter du groupe, soit physiquement (licenciement), soit psychologiquement (mise à l’écart). Ce Masque culturel correspond plus ou moins au Masque psychologique personnel, ce qui fait que certains le mettent facilement et d’autres plus difficilement. Dans une entreprise à culture technique, par exemple, il faut pour effectuer un « topo » se montrer en tant qu’expert et tenir un discours logique, même si on a un Masque personnel de gouailleur.
Dans le même ordre d’idée, tout groupe attend de son leader qu’il adopte un certain Masque dans telle circonstance et un autre dans une autre circonstance, conformément à la culture du groupe.
Il en va de même en politique et l’opinion publique a de ce point de vue un discours parfaitement contradictoire. Les gens voudraient en même temps que leurs gouvernants soient sincères et, parallèlement, qu’ils démontrent leur capacité de calcul politique. Pour un groupe, la protection apportée par un leader apparemment « fort est plus importante pour le groupe que sa réalité interne, ça rassure plus. On ne sait pas si le « Prince » qu’il nous montre est authentique (réelle force de caractère) ou s’il s’agit d’un Masque alors qu’en fait, le leader crève de peur.
Le Masque en coaching
Contrat tripartite
Il n’est pas étonnant que le renforcement du Masque apparaisse assez fréquemment dans les attentes de l’entreprise lorsque s’élabore le contrat triangulaire.
L’attente est du type suivant : « il faudrait que ce coaché que nous vous confions se montre un peu plus.... affirmé / rond / analytique etc.... ou un peu moins ... brouillon / affectif / sec/ etc.... »
C’est l’un des grands reproches que font certains au principe même du coaching en entreprise. Selon eux, il s’agit d’une aide exclusivement adaptative destinée à renforcer le Masque du coaché selon les vœux de l’entreprise. Le développement du potentiel de Prince / Princesse serait une illusion. Pire : la démarche de coaching ignorerait systématiquement le « Prince blessé » du client (blessure provoquée par l’entreprise elle-même.)
Le Masque en séance de coaching
Le client montre son Masque dès la première séance, sous ses aspects positifs comme sous ses aspects contraignants. Le diagnostic peut être fait à l’aide d’une grille psychologique maîtrisée par le coach (j’utilise pour ma part l’approche des drivers). L’approche intuitive est tout aussi pertinente, à condition que le coach se connaisse suffisamment pour discerner si son intuition vient de son « Prince professionnel » et refuse de porter le rôle convenu de « Mr Coach ».
Mon premier principe, en coaching, est d’abord de respecter le Masque du client. Car détruire le Masque, c’est potentiellement dévoiler le Crapaud et cela ne peut se faire qu’en fonction d’un contrat relationnel spécifique, et avec précautions.
Lorsque c’est opportun, j’effectue pour ma part le traitement du Masque suivant la méthodologie empruntée aux « drivers » de l’AT. J’aide le client à :
- prendre conscience de son Masque (cela peut aller jusqu’à la « confrontation »
- considérer l’apparition du Masque comme un signal avertisseur d’entrée en stress
- discerner selon les contextes si l’adoption du « Masque » est une protection utile, inutile, ou dangereuse. Mon attitude de coach est alors gouvernée par le principe de « protection/ permission ».
9 Le terme exact selon Carlo Moïso est » Identité scénarique sociale » (ISS).
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2.5 Le Héros
Nature du Héros
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Le Héros, c’est un Prince / Princesse qui va jusqu’au bout de sa démarche, pour le meilleur ou pour le pire.
- Pour le meilleur, si l’accomplissement tient compte de la réalité et ne renvoie pas au Crapaud en cas d’échec : on y suit la Chemin d’ouverture du schéma d’identité
- Pour le pire, si l’aboutissement ramène au crapaud en finale.
Elaboration du Héros
Le Héros se construit de deux façons qui correspondent chacune à des fonctions bien différentes :
A Le Héros est l’aboutissement d’un accomplissement personnel.
Il est la suite du Chemin d’ouverture du schéma d’identité, mais avec un surcroit d’accomplissement.
B Le Héros est la tentative utopique d’échapper au Crapaud.
Parfois, l’être humain à l’âge adulte éprouve une certaine nostalgie : comment « tomber le Masque » et redevenir Prince ou Princesse ?
Comment refaire confiance aux autres ou au monde qui l’ont si cruellement trahis ? L’adulte se prend alors à rêver d’un personnage mythique, un Héros si brillant qu’il éblouirait ce monde ingrat. Ah ! Revêtir un habit si éclatant que personne n’oserait plus se moquer du Crapaud ! En devenant ce preux chevalier ou cette magnifique souveraine, on serait invincible. |
Issue de la démarche héroïque
Deux issues sont possibles.
- Soit la partie héroïque trouve par chance ou esprit tactique une opportunité pour s’insérer dans la réalité. Le bénéfice est parfois double lorsque la démarche héroïque est valorisée socialement : d’une part, l’accomplissement personnel et, de l’autre, une reconnaissance sociale qui permet à la personne de montrer sans grand risque sa part d’ombre. C’est de Gaulle qui parle de lui à la troisième personne dans ses mémoires, ou l’abbé Pierre lors de l’affaire Garaudy ou encore l’abbé Pierre lorsqu’il révèle sur le tard une partie de sa vie sexuelle.
- Soit la partie héroïque méconnaît la réalité et devient un « chevalier de fer blanc »
Elle rêve de coups d’éclat mais la réalité finit par l’emporter et il tombe à terre. Par terre, coassant et ricanant, son Crapaud l’attend.
Spécificités du Héros accompli
Renoncement au Prince
Quoi ? Renoncer au Prince alors que le Héros est justement l’accomplissement ?
Derrière mon assertion provocante se cache cependant une caractéristique essentielle de beaucoup de vrais Héros : ils renoncent à une grande partie de leur potentiel pour aller à l’essentiel, c’est-à-dire l’aboutissement de leur désir, ou de leur mission. Ils peuvent renoncer aux attributs du Prince évoqués plus haut : besoins, ressources, création et même interaction. Mais ils gardent le désir.
Pour vous en convaincre, prenez vos héros préférés et analysez leur démarche. Je n’en ai pas trouvé un ou une qui ne renonce pas à quelque chose. En vrac, pour ce qui concerne les héros et héroïnes que je connais bien : de Gaulle renonce en 1940 à son rêve enfantin de gloire militaire ; les moines (catholiques, orthodoxes, tibétains...) renoncent à une vie sexuelle ; Emmanuel Mounier renonce à l’assurance d’une carrière toute tracée ; Jeanne d’Arc, Jean Moulin, d’Estienne d’Orves, Etty Hillesum, Socrate, Jésus et tant d’autres renoncent à la vie. Sans compter les milliers de personnes âgées qui renoncent avec sourire à leur jeunesse, les milliers d’indépendants qui renoncent au confort d’un salaire fixe, les milliers de malades ou d’infirmes qui « font avec » de bonne grâce.
Risque et solitude
Le vrai Héros ne sait pas s’il va réussir, mais il en prend le risque. Il ne fait pas de « méconnaissances » au sens transactionnaliste du terme, mais il n’a pas forcément la connaissance des épreuves qui l’attendent. Surtout, il ignore si sa démarche héroïque lui vaudra la reconnaissance que mérite son héroïsme, surtout lorsqu’il risque sa vie. On peut certes rêver de la notoriété de Jeanne d’Arc, mais notre héroïne nationale ne savait pas sur le bûcher si : 1) les anglais n’allaient pas finalement gagner la guerre et surtout 2) que l’église catholique qui l’avait déclarée hérétique et relapse reviendrait sur sa position et la canoniserait.
Celui qui se lance dans une démarche héroïque pour obtenir une éventuelle reconnaissance est dans le Masque, pas dans le Héros. Et si ça « marche », s’il réussit et devient un Héros reconnu, il risque en même temps de se rendre prisonnier de son Masque de héros.
Le Héros en coaching
J’ai rencontré quelques « Héros tranquilles » chez mes coachés, au sens du schéma d’identité. Je me souviens ainsi d’un chef de projet lors de circonstances extrêmement difficiles, d’un directeur en prise de poste dans une usine ou d’un cadre bancaire manipulé par son entourage . Cela est sans doute dû au type de coaching que j’effectue préférentiellement. Je peux imaginer que les coachs qui accompagnent des redéploiements professionnels majeurs peuvent se trouver face à des clients qui sont dans une démarche héroïque.
Dans notre métier, je connais plusieurs confrères ou supervisés qui, indéniablement, se sont lancés avec héroïsme dans l’aventure difficile de cette nouvelle profession.
L’attitude du coach face à la démarche héroïque que nous confie un client n’est pas simple. Comment être sûr que sa démarche est héroïsme et non folie (j’entends ici folie au sens de « méconnaissance grave. ») Après tout, l’histoire fourmille d’exemples d’hommes et de femmes auxquelles personne ou presque ne croyait et qui ont fini par réussir. Les rares fois où j’ai eu un coaché « Héros », je me suis surpris à avoir à son égard une crainte quasi maternelle : « ouh lala, où va-t-il ? Sait-il vraiment ce qu’il risque ? »
Pour assurer notre professionnalisme en ce domaine, je vous renvoie au texte de la conférence que j’ai prononcé en novembre dernier sur les méconnaissances. C’est notre science du processus qui est le meilleur guide. En d’autres termes, ce n’est pas ce que dit le coaché de son projet héroïque qui permet de savoir s’il fait ou non une méconnaissance, c’est la façon dont il nous le dit.
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2.6 La personne autonome
Rien qu’un Prince ...
J’ai tenté d’imaginer un être humain qui aurait développé son potentiel de Prince sans essuyer les plâtres de la Chemin des rigidités. Quelles seraient ses caractéristiques ?
- Tout en conservant intact son désir, il aurait peu à peu acquis un excellent sens de la réalité.
- Il aurait l’intelligence des situations, c’est à-dire qu’il saurait discerner le sens dans lequel les choses vont probablement évoluer. Ce regard intègrerait la dimension temporelle, c'est-à-dire le temps que mettent nécessairement les choses à se faire.
- Cet être aurait développé un ensemble de convictions, distinct de ses croyances. Je distingue les deux notions car elles ne sont pas du même ordre. La conviction résulte d’un choix personnel et est un guide pour l’action. La croyance, nous l’avons vu, se niche de façon préférentielle dans le Crapaud.
Elle est alors le résultat d’une appréciation faussée de ce qui s’est passé et est auto renforçante.
- Cet être aurait une dimension de sagesse qui comprend et accepte la dimension « tragique » de la condition humaine.
- Il connaîtrait ses besoins et saurait comment les satisfaire. Il aurait appris quelles sont ses ressources, avec leurs limites. Il aurait, selon la parole de Jacques Brel, « de nombreux projets et la furieuse envie d’en réaliser quelques uns. »
Rêvons encore un peu plus ...
La personne autonome n’est pas prisonnière de ses croyances. Elle se caractérise par la spontanéité, la conscience de soi et du monde, la capacité d’intimité. Elle a renoncé au Chemin des rigidités. Elle choisit son réseau relationnel pour développer une riche économie de signes de reconnaissances. Elle connaît son Prince et lui assigne des objectifs réalistes. Elle a la sagesse de celui (celle) qui a intégré profondément la condition humaine. Elle est dans « l’ici et maintenant ». Elle a dit adieu aux mauvais souvenirs du « petit Prince blessé » et à l’espoir qu’ils finiraient bien un jour par être enfin satisfaits. Elle dispose de convictions solides, mais sait les faire évoluer en fonction des contextes car elle s’adapte formidablement au réel.
Elle a mis bas son Masque et s’est détachée de son Crapaud...
Etc. etc.
Cela vous suffit-il ? Ah ! Quel rêve !
La droite de l’infini et Dark Crystal « Ce qui m’embête, me disait un jour un élève de l’Académie du Coaching après une présentation du schéma d’identité, c’est que tu aies dessiné deux branches, la droite pour « Crapaud Masque » et la gauche pour l’autonomie. C’est comme s’il y avait deux chemins en parallèle qui ne se rejoignent pas, sinon parfois dans le Héros. »
Je me souvins alors qu’en mathématiques, il existait un objet tout à fait étonnant que l’on appelle « la droite de l’infini . Là bas, deux parallèles ont enfin un point d’intersection. Vivat ! Ah ! Quel beau souvenir de mes jeunes années lorsque je partais me promener sur la droite de l’infini dans mes compositions de maths ! On y résout certains problèmes bien plus facilement que dans les espaces habituels « x ; y ; z » et ensuite, il n’y a plus qu’à revenir sur terre avec le problème résolu à l’infini.
Serait-il alors envisageable que les branches de gauche et de droite du schéma d’identité se rejoignent quelque part ?
Dans le même temps, je visionnai une nouvelle fois le merveilleux film « Dark crystal » et m’attardai sur la scène finale. On y voit les quelques vieux sages restant au monde (les « Mystics ») se placer juste derrière les quelques vieillards cruels restant au monde (les Skeksès ») et la fusion des deux donne naissance à de nouveaux êtres pleins de sagesse.
La clef de l’accomplissement humain n’est pas dans la Chemin d’ouverture du schéma d’autonomie, mais dans une acceptation joyeuse de deux chemins qui coexistent.
Mon ami,
Tu as appris à voir ton Prince et celui des autres. Il est magnifique, ils sont magnifiques. Et les Princesses, ne sont-elles pas belles, dis moi ? Toutes les Princesses, toutes. Tous les Princes, tous.
Tu as des Masques et tu en auras toujours à ta disposition, toujours. Mais tu sais désormais les ôter quand il est possible de montrer ton Prince.
Tu as un Crapaud et tu l’entends coasser de temps en temps. Et alors ?
Tes blessures, celles de quand tu étais petit(e), sont encore présentes. J’espère que tu les as cicatrisées mais il arrive qu’une nouvelle blessure, parfois minime, ravive la plaie de ton Prince blessé. De nouvelles blessures t’atteindront encore, malgré ta vigilance. Souviens-toi alors de ce vieux poème dans lequel parle un arbre :
J'étais las et malade et me sentais mourir
Lorsqu'un enfant survint qui créa le silence
Referma mes blessures et donnant un baiser
Aux terribles entailles que l'on m'avait portées
Les caressa d'amour et grimpa dans mes branches
Cheveux et doigts de fée, lèvres qui se penchent.
Tu vis souvent, je te le souhaite, en personne autonome, consciente et spontanée.
Bravo ! Mais maintenant, qu’est-ce qui t’attend ?

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3 LE RENFORCEMENT DES RIGIDITES
3.1 Des mécanismes diaboliques
Chercher le Crapaud : la souille
Pour ressentir le mécanisme qui ramène au Chemin des rigidités du schéma d’identité, je recommande à ceux et celles qui aiment la littérature de relire le passage de « Vendredi ou la vie sauvage » de Michel Tournier où il est fait mention de la « souille. » C’est un endroit où le sol cède sous les pas, où l’on s’enfonce dans une boue tiède et fétide qui exhale des vapeurs méphitiques. Robinson, un jour, le découvre et s’y vautre. Par la suite, il y revient régulièrement en cas de mal-être, ce qui augmente d’ailleurs ce dernier. Conscient de cette tendance, Robinson va même jusqu’à inventer une auto punition chaque fois qu’il cède au trouble plaisir de la « souille. »
Ainsi en va-t-il de notre penchant à rechercher et consolider les quatre éléments du Chemin des rigidités : Prince blessé, Crapaud, Masque et Héros de fer blanc.
Consciemment ou non, nous y retournons car ils offrent le confort des territoires et comportements connus. Il est tellement rassurant d’échouer à coup sûr ! Notre conscient s’y refuse et prétend préférer le succès. Mais notre inconscient ricane et tire les ficelles. C’’est le diable, sûr !
Rigidité
Ce n’est pas tellement le caractère « négatif » de la Chemin des rigidités qui est sa caractéristique, qu’il soit destructeur, autodestructeur ou simplement médiocre. C’est son côté rigide et enfermant. La personne est prisonnière de schémas hérités du passé.
C’est un peu comme si le Prince d’un conte de fée s’aventurait en dehors d’un château où il a toujours vécu. Le château a une salle du trône où il « faut » se comporter en Prince (c’est le Masque), même si on ne s’en sent pas l’âme. Il a une cave sombre (le Crapaud) dont on a descendu les escaliers trois cent fois. Il a des portes basses où l’on se cogne régulièrement en se disant « zut, je me suis encore cogné à cette foutue porte. »
Un jour, le Prince se décide et part à l’aventure. Surviennent les premières épreuves.
Dans quoi s’est on aventuré(e) ! Vite, retournons au château. Mieux vaut se cogner à des portes basses connues que tenter le changement ! Alors, on s’en retourne à la demeure d’enfance, parce qu’elle est connue.
L’entourage est complice
Nous ne sommes pas les seuls dans le processus de renforcement du Chemin des rigidités. L’entourage est complice. Il apprécie généralement de porter sur les gens des jugements simples : « untel est comme ci, une telle est comme ça. » Plaquer un Masque sur les gens, c’est tellement confortable ! Nommer son Crapaud, c’est tellement tentant ! L’entourage se méfie lorsque quelqu’un veut ôter son Masque, il se dit : « Zut, il va falloir réviser l’image simple et rassurante que untel est comme ci et unetelle comme ça. »
L’entourage n’aime pas que des personnes changent de visage, ou a fortiori que celui-ci soit contradictoire. Qu’est-ce que cache ce changement ?
Un exemple en coaching
Imaginons un coaché qui cherche désespérément à obtenir un rendez vous avec son patron pour obtenir un feed back sur son travail. Vingt fois, il a essayé. Il a revêtu son Masque de gros travailleur dévoué à l’entreprise en tentant désespérément de satisfaire son besoin de reconnaissance.
Vingt fois, il essuyé des rebuffades, des refus et à chaque fois, il en a été blessé.
Vingt fois, il s’est retrouvé dans son Crapaud et a renforcé sa croyance négative sur lui-même : « je n’en fais jamais assez pour me faire reconnaître. » Une fois, une seule, son « Héros de fer blanc » a voulu frapper un grand coup et, après des soirées et des week end devant son ordinateur, le coaché a finalement sorti une étude de cent pages, bourrée de chiffres et de détails. Son patron a pris l’étude et, quinze jours après, celle-ci est toujours sur son bureau sans qu’il y ait jeté un coup d’œil. Plongée sévère dans le Crapaud, désespoir.
C’est à ce moment là qu’il arrive en coaching. On peut facilement imaginer qu’il réitère devant le coach son processus familier (ce serait un « processus parallèle »).
Par exemple, il va présenter son affaire de façon tellement méthodique et détaillée que le coach s’y perd, se lasse. On peut légitimement espérer que le coach se comportera de façon différente du patron, accueillera la blessure du coaché. On imagine que le coach félicitera le client pour sa persévérance et l’impressionnante quantité de travail. Pourtant, ce faisant, il renforce le Masque. On espère que le coach tentera des recadrages, afin de changer les croyances négatives du Crapaud du coaché sur lui-même et son patron. On espère enfin que le coach aidera le coaché à imaginer d’autres processus relationnels vis-à-vis de son patron...
Cela peut aboutir au succès, tant mieux. Mais cela peut aussi échouer, parce que 1) le patron ne veut pas ou ne peut pas changer d’attitude et que 2) le coaché éprouve un puissant attrait pour sa « souille » et ne parvient pas à s’en délivrer.
Pourquoi donc s’obstiner ainsi ? Quel est le mécanisme en jeu ?
3.2 Le fol espoir du petit Prince blessé
Le principe de base est le suivant : ce que nous n’avons pas reçu dans notre enfance, nous le cherchons désespérément toute la vie. Il s’agit donc de tentatives nièmes fois répétées du « Prince blessé » de satisfaire ses besoins archaïques. La personne se replace inconsciemment dans le contexte de son enfance et reproduit ce qui s’y est passé, comme s’il se disait « je vais bien finir par obtenir ce dont j’ai eu besoin, tout de même ! » Elle effectue ces tentatives auprès de personnes sur lesquelles elle projette une figure archaïque, c'est-à-dire qu’elle sélectionne dans son entourage une personnalité qui ne pourra pas ou ne voudra pas satisfaire ses besoins de « petit Prince d’autrefois».
Mais le contexte a changé et la satisfaction adulte, vue sous cet angle, est parfois impossible. Le mécanisme conduit alors à un échec répétitif qui ramène au mieux au « Masque », au pire au « Crapaud ». Dans ce mécanisme, la personne est motivée par son histoire passée et pas par le contexte présent. C’est une compulsion, c’est inconscient. La personne sait inconsciemment que ce n’est pas la voie du Prince, mais s’y engage tout de même.
Quatre options s’offrent à la personne pour échouer ou se limiter :
- A partir du Crapaud, directement
- A partir du Masque
- A partir du Héros de fer blanc
- A partir de la « personne autonome », en cas de réussite.
3.3 Revenir aux rigidités, hélas !
Direct à la « souille » (Crapaud)
Parfois, la personne va directement à son Crapaud. Elle sait qu’on va pour cela la rejeter, la haïr. A moins qu’elle cherche elle-même à se couper du monde, ou à se haïr.
Prenons un « jeu psychologique » fréquent dans la vie courante et que nous rencontrons parfois en coaching : le « oui mais ». Le mécanisme en a été étudié de façon approfondie par l’Analyse Transactionnelle . Il s’agit d’une série d’objections apparemment plausibles faites par une personne qui, se plaignant à une personne B, démolit au fur et à mesure par des « oui mais » les options proposées par B pour sortir de son problème.
Mon propos n’est pas d’expliciter le mécanisme relationnel entre A et B, mais de l’éclairer par le schéma d’identité. L’enjeu de A, c’est de prouver à B (et à lui-même) qu’il n’y a pas de solution à son problème. Attitude désespérante, symptomatique du Crapaud.
On peut imaginer que le petit Prince A n’a pas eu ce qu’il lui fallait à l’époque, à savoir des adultes qui l’épaulent suffisamment. Désespoir du Prince blessé qui se sent impuissant. Elaboration du Crapaud avec une croyance du type : « je n’y arrive pas et personne ne peut m’aider. » Fol espoir du Prince blessé d’autrefois : « je vais bien finir par trouver quelqu’un qui comprendra mon désespoir et me donnera ce qu’il me faut sans que j’aie à faire quoi que ce soit. »
Masque qui réussit, Masque qui échoue
Une personne normale met son Masque psychologique vingt fois par jour. C’est ce qu’enseigne Taibi Kahler avec le concept de « driver ».
Par exemple, une personne avec un « sois parfait » montre son souci d’ordre et de logique dès qu’elle est en léger stress. Elle montre sans arrêt le Masque sérieux d’une personne adulte et responsable. Son obsession est de faire du bon travail. Elle pense qu’il s’agit d’une valeur alors que ce n’est qu’un Masque.
Le travail bien fait est une valeur, loin de moi l’idée de la dénigrer ! Mais ce qui caractérise le Masque de « sois parfait », c’est que la personne ne veut pas l’ôter.
Elle met son Masque même lorsque c’est inadapté au contexte et qu’elle aurait au fond envie de blaguer.
On peut imaginer que le petit Prince de la personne en « sois parfait » n’a pas eu autrefois l’attention dont il avait besoin pour ses réalisations enfantines. Blessé, il en a conclu dans son Crapaud qu’il ne serait jamais à la hauteur de ce que les autres attendent de lui.
Porter un Masque réussit souvent et le drame, c’est justement que cela réussisse.
Dans notre exemple, le « sois parfait » est alors convaincu, dans son mécanisme rigide, qu’il n’est pas possible de réussir autrement qu’en étant parfait. L’attention et la reconnaissance qu’il obtient habituellement en portant son Masque le renforce dans cette croyance.
Mais le Masque, parfois, échoue. Nous en avons eu un exemple au début de cette partie de mon exposé, avec ce coaché qui tentait désespérément d’obtenir l’attention de son patron.
La chute (du Héros vers le Crapaud)
Nous l’avons évoqué précédemment. Dans ce cas, le Héros n’est alors qu’un « chevalier de fer blanc » qui rêve d’un triomphe tel que son Crapaud en serait à jamais oublié. Mais la réalité l’emporte et il tombe à terre. Par terre, son Crapaud l’attend.
Je me souviens ainsi, lorsque j’étais en entreprise, d’un malheureux confrère ingénieur qui, au travail, avait des comportements bizarres, fantasques et asociaux.
La hiérarchie le laissait vivre dans un coin et, en privé, le traitait de « bras cassé. »
Mais un jour, nous vîmes le collègue arriver, rayonnant. Il fit le tour de tous les bureaux (héros de fer blanc) en déclarant qu’il avait enfin compris ce qui n’allait pas chez lui. On l’écouta poliment. A la cantine à midi, certains se moquèrent. Le lendemain, il arriva en retard, marmonna quelques excuses et s’enferma dans son bureau, désespéré. Son Crapaud l’y attendait.
L’enfermement dans la réussite (du Prince vers le Masque)
La réussite cache un piège sournois : la création d’un nouveau Masque en lien avec cette réussite, et l’enfermement dans ce dernier.
Ceux et celles qui acquièrent la reconnaissance à la suite d’une réussite peuvent ainsi se dire : « Veine ! Il n’y a qu’à poursuivre dans cette voie et continuer à réussir de la même façon. » Cela s’appelle: « devenir prisonnier de son image. »
Le cas des artistes est, à cet égard, éloquent. Imaginons qu’un peintre obtienne soudainement un succès médiatique parce que la critique s’est extasiée sur une œuvre, par exemple un portrait de femme avec des ronds noirs sur les joues. Il se dit : « Facile. Désormais, il suffit que je peigne exclusivement des femmes avec des ronds noirs sur les joues. Ηa marchera » Parfois, en effet, cela marche. L’artiste s’est enfermé dans l’image que l’entourage lui a collée et c’est rassurant pour lui, le public, le marché et la critique. L’artiste est content, puisqu’il obtient une reconnaissance mécanique. Les autres sont contents car leur cadre de référence s’en trouve conforté. On dit « Ah ! Untel ! Celui qui peint des ronds noirs sur les joues ! » Mais un jour, l’artiste a tout à coup envie de peindre avec tout son cœur et toute son âme un clair de lune sur les pyrénées. Son marchand lui dit « cachez ça, ce n’est pas votre marque de fabrique. Personne ne s’y reconnaîtra» Un peu triste, l’artiste peint en cachette son paysage, le range dans son grenier et reprend ses femmes aux joues noires.
Il est parfois difficile, pour une personne qui se trouve sur le « chemin d’ouverture », de distinguer si elle est dans le Masque ou si elle est un Prince qui a réussi. L’un des meilleurs critères se situe au niveau de la compétence assumée. Prenons un pianiste de talent et reconnu comme tel. On le regarde, on le révère, on le loue. Mais tant qu’il exerce son art avec compétence et montre son talent avec simplicité, il n’est pas dans le Masque. Il est dans la fraternité. Son attitude psychologique est la suivante : « Ne me mettez pas sur un piédestal. J’ai mes talents et vous avez les vôtres. » Si, malgré cela, des gens veulent le mettre sur un piédestal, c’est leur problème.
Il en va de même pour les coachs qui font face à la projection positive de leur client et jouent à « Professeur vous êtes formidable ! » Bien sûr qu’il est formidable, le coach ! Il l’est comme peuvent l’être ses clients, chacun dans leurs talents respectifs et leur chemin de réussite. Le danger survient lorsqu’un coach réussit, qu’il a de nombreux clients, de bons tarifs et que ses coachés réussissent. S’il accepte le piédestal-masque où le mettent ses clients (et parfois, ses confrères), il est « fichu » !
La jalousie du Monde (du Prince vers le Crapaud)
La réussite d’un être humain provoque facilement chez autrui de l’envie ou de la jalousie, elle ramène facilement les personnes de l’entourage à leur propre Crapaud lorsqu’elles succombent à la tentation de la comparaison. Sa réussite est alors vécue par ces personnes comme un échec personnel qui les conduit à des projections « crapaudiennes. »
En coaching, nous pouvons nous féliciter de la réussite d’un client. Elle est la sienne, elle est aussi la nôtre par contrecoup. Pourtant, c’est le moment de toutes les vigilances, surtout pour les changements fondamentaux de type « 2 ». Tout en se réjouissant, il nous faut alors inciter le client à la sagesse, en l’informant que les rigidités peuvent réapparaître, que personne n’est invulnérable, que les vieux mécanismes persistent, que l’entourage peut être désorienté, qu’il chercher à plaquer un nouveau Masque ou à remettre l’ancien en place.
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4 PRINCE, CRAPAUD ET MASQUE EN COACHING
Expérience du modèle
Mon expérience, toute personnelle, est la suivante :
- Il est exceptionnel que le « Prince blessé d’autrefois » apparaisse en séance de coaching. Lorsque c’est le cas, je l’accueille inconditionnellement, sans plus (c'est-à-dire que je ne fais pas « travailler » le client sur l’ancienne blessure. S’il le demande, je lui indique le nom d’un confère thérapeute.
- Il est fréquent que je rencontre le « Prince blessé de maintenant ». Rien d’étonnant à cela. L’entreprise n’est pas un jardin d’Eden.
- Je ne vois pas le Crapaud, mais j’entends ses croyances limitantes : « je n’ai pas confiance en moi... » « je n’y arriverai pas... » « je ne suis pas la personne de la situation... » « les gens vont rigoler si je fais ça... ».
- Je vois le Masque et parfois, en filigrane, ai l’intuition du Crapaud.
- Il est rare que le chevalier de fer blanc fasse irruption en séance, monté tout droit sur sa cavale. Mais il m’est arrivé de recevoir d’authentiques Héros.
- Je m’efforce de voir le Prince ou la Princesse le plus fréquemment possible, d’imaginer quel pourrait être son « génie », sa puissance. Lorsque c’est contractuel, je partage avec le client ma vision de son « Prince », parfois en le bousculant en « douce violence » (notamment en supervision).
Attitudes en coaching
Voici quelques attitudes simples que j’ai adoptés pour utiliser le schéma d’identité en coaching :
- Voir le Prince derrière le Crapaud et le Masque. Croire que ce Prince peut émerger, se développer, réfléchir, réussir.
- Respecter le Masque du client, mais lui faire comprendre que c’est est parfois inutile de le porter.
- Ne pas chercher la façon dont le Crapaud s’est construit (ce serait de la thérapie), mais refuser que le client s’installe dans une identification à son Crapaud.
- Inviter sans cesse le client à prendre le chemin de l’autonomie
- Accepter qu’un coaché ait de grands ou très grands projets, mais l’alerter lorsqu’il semble s’engager sur la voie du Héros de fer blanc.
- Savoir qu’en filigrane, il y a toujours chez le client un Prince blessé d’autrefois, son (tout) petit enfant malheureux qui a découvert que ses aspirations, ses désirs et ses besoins ne trouvaient pas de réponse dans le monde environnant. Nous ne voyons pas directement en séance le Prince blessé d’autrefois mais nous en voyons le résultat, c'est-à-dire les croyances limitantes du Crapaud, bel et bien actives dans le présent de la vie du client. Elles continuent d’empêcher ou de gêner son succès.
Se contenter du Prince ?
C’est la grande tentation du coach vis-à-vis du coaché, parce que ce serait beaucoup plus simple. Sous prétexte que « le coaching n’est pas de la thérapie », on refuse alors d’aller voir du côté des zones d’ombre du client (et aussi des nôtres). On s’en tient au Prince ou la Princesse, au développement de son potentiel. La croyance, ici, est que le travail sur la Chemin des rigidités du schéma d’identité a un côté « fouille merde », un peu maso, inutile.
A qui bon ressasser les vieux processus qui ont conduit à tant d’ennuis ? Alors, du passé faisons table rase et occupons nous du Prince / Princesse, seulement de lui / d’elle. C’est aller un peu vite en besogne. D’une part, nous SAVONS que l’une des raisons pour lesquelles le client a les ailes rognées vient du Crapaud, du Masque et des processus intrapsychiques qui se sont mis en place. Dautre part ne VOULONS pas traiter ceux-ci en tant que coachs, car nous n’avons pas la compétence correspondante et que notre déontologie nous interdit l’action thérapeutique sauvage.
Alors ?
Je pense qu’en rester au Prince / Princesse du client serait envisageable si le « Prince blessé » n’était que le souvenir désagréable et douloureux des blessures de l’enfance. Mais c’est illusoire ! Le « Prince blessé », nous le voyons ! Nous le voyons comme nous voyons à plein le Masque et comme nous voyons en filigrane un peu du Crapaud. Nous voyons aussi ressurgir les croyances limitantes lorsque survient un échec ou une difficulté de l’âge adulte.
Se contenter du Masque ?
C’est une vision du métier dénoncée de deux côtés.
- D’une part certains psychologues (au sens large du terme) considèrent que le coaching n’est qu’un emplâtre qui ne saurait en aucun cas remplacer un travail thérapeutique en profondeur sur le Prince blessé et le Crapaud
- De l’autre, des idéologues estiment que faire du coaching en entreprise, c’est être complice d’un système qui opprime les Princes / Princesses et les façonne en les obligeant à porter un certain Masque.
Mon propos n’est pas de débattre de cette question. Je pense pour ma part qu’une part de notre travail consiste effectivement à permettre au client de repérer les masques adaptés aux divers contextes, même si ce n’est pas exactement ce que leur Prince souhaiterait.
Lorsque l’on aide le client dans ce sens, le principe de permission / protection au coaché est fondamental, y compris lors de simples changements comportementaux et même si le changement est a priori positif, même s’il a été demandé par le prescripteur lors du contrat triangulaire. Car il faut du temps pour que l’entourage accepte le changement et le coaché qui a vraiment changé peut s’en trouver désolé.
Il faut du temps pour que l’entourage construise sur l’autre un nouveau cadre de référence, accepte de voir le Prince qui se révèle et attribue une étiquette en inventant pour lui un nouveau Masque.
Traiter le fond des mécanismes auto renforçants
Pour aider le client à mettre à distance le chemin des rigidités, il ne s’agit pas seulement de détecter ses mécanismes rigides puis qu’il les stoppe de façon volontariste. Le véritable changement est plus profond. Pour cela, le coach dispose de deux voies.
- Aider le client à faire le deuil du besoin archaïque. Jamais, jamais, un « Prince » ou une « Princesse » ne parviendront à faire que ce qui n’a pas été le soit à l’âge adulte.
C’est fini. Des lots de consolation sont possibles, mais ce dont nous avons eu besoin à l’époque, nous ne l’aurons jamais, simplement parce que le temps s’est écoulé et que le contexte a changé.
La seule voie possible au niveau psychologique est l’acceptation du côté irrémédiable de la blessure 10.
- l’aider, en tant que « Prince de maintenant », à prendre conscience de ses besoins actuels et à la façon de les satisfaire auprès de personnes qui le peuvent et le veulent. Pour illustrer, reprenons l’exemple cité plus haut du coaché qui cherche désespérément à obtenir des signes de reconnaissance de la part de son patron. La première voie consiste pour le client à renoncer aux projections qu’il fait sur son patron. La seconde consiste à rechercher les personnes et contextes dans lesquelles il pourra être reconnu à sa juste valeur dans son travail.
Application
Dans un premier temps, la stratégie de coaching va consister à vérifier qu’il s’agit d’un mécanisme enfermant. Plusieurs indices sont disponibles : le caractère répétitif de la séquence avec le patron,
11 mais surtout le déroulement de cette séquence, les divers processus complémentaires qui confirment le diagnostic : méconnaissances, redéfinitions etc. L’indice majeur est le renforcement d’une croyance limitante du « Crapaud » que le coach explore par les questions classique « que ressentez vous ? Que dîtes vous de vous-même à l’issue de cette sale histoire ? Que dîtes vous de votre patron ? Que dîtes vous de la vie ? »
Les ressentiments des clients tournent toujours autour des mêmes thèmes : inadéquation, culpabilité, abandon, honte, découragement, confusion, triomphe...
Lorsque le diagnostic du Chemin de rigidité est établi, le coach invite le client à rejoindre son « Prince » par une question : « Que se passerait-il si par miracle les choses se passaient enfin selon vos vœux ? »
Le client, par sa réponse, exprime le besoin de son « Prince ». L’étape suivante consiste à l’aider à démêler l’utopique du réaliste. Quelle est la part du besoin qui peut être satisfaite ? Y en a-t-il une ? Parfois, il apparaît que c’est impossible auprès de ce hiérarchique et le client va alors explorer deux pistes :
- Celle du deuil : ne plus rien attendre de son hiérarchique sur ce terrain là, c'est-à-dire adopter à son égard une distance relationnelle.
- Celle de la satisfaction du besoin par d’autres personnes de l’entourage.
Dans le cas cité plus haut, le client à renoncé à obtenir de son hiérarchique une évaluation sérieuse de son travail. Il a pris une distance psychologique à son égard et élaboré des critères d’auto évaluation de son travail, et d’auto satisfaction.
10 La seule voie possible au niveau spirituel est le pardon des blessures.
11 En dépit des variantes qui peuvent être considérées comme des « changements 1 » en systémique.
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5 GRANDIR
[Note : ce dernier chapitre a été ajouté après la conférence. Il est le fruit de mes réflexions et expériences personnelles sur les apports du modèle « Prince, Crapaud et Masque » en croissance psychologique et en sagesse. J’espère pouvoir un jour le compléter pour le domaine spirituel.]
Progression de la conscience de soi en tant que Prince, Crapaud et Masque
Mon expérience personnelle et les nombreux échanges que j’ai pu avoir avec les personnes qui ont cheminé un temps à mes côtés me laissent penser qu’il y a une progression souhaitable de la conscience de Prince / Crapaud / Masque.
Dans un premier temps, la personne qui n’a jamais « travaillé » sur elle-même est vaguement consciente qu’elle a des zones d’ombre, mais n’y prête guère attention.
Le mécanisme le plus courant en ce domaine est le refoulement si bien décrit par Freud, c'est-à-dire que la personne a enfoui dans l’inconscient le souvenir des blessures du Prince.
Deux causes essentielles conduisent à tenter d’y voir plus clair
- D’une part, les Masques » portés jusqu’alors ne font plus effet.
- De l’autre, des événements répétitifs conduisent au mal-être du crapaud.
C’est souvent à ce moment là que la personne entreprend un « travail sur elle-même » en profondeur, par une thérapie et parfois en coaching.
Une ligne stratégique d’accompagnement assez général est alors le suivant :
Etape préalable
Avant tout travail sur le Crapaud d’une personne, s’assurer que son Masque est en bon état. Le renforcer si besoin afin que la personne ait une assise sociale correcte.
Première étape : conforter le prince
La personne découvre son Prince. Elle apprend à réussir et à goûter la réussite. Elle reprend confiance en elle.
Seconde étape : aimer le crapaud
Ensuite, et seulement ensuite, la personne peut aller explorer la misère de son Crapaud, car son Prince et son Masque sont assez solides. Ce travail l’amène à voir en face le Prince / Princesse blessés, et à pardonner.
Dernière étape : Acceptation
Dans un dernier temps, la personne parvient à une acceptation sereine de l’ensemble. C’est la sagesse, c’est à dire qu’elle accepte tranquillement sa part d’ombre comme sa part de lumière, pour chacune des composantes de son identité.
Les « écoles »
Il ne s’agit pas ici des différentes « écoles » de coaching, pas plus que les écoles de psychologie. Je me suis plu, en finale de mon travail d’approfondissement, à imaginer ce qu’une personne peut encore apprendre lorsqu’elle a accepté toutes les facettes d’elle-même.
Pour le Prince, ce serait l’école de la confiance
Retrouver une confiance enfantine en soi et en l’autre, malgré les blessures. Croire en la vie qui refleurit sans cesse et de façon inattendue.
Pour le Prince blessé, l’école du pardon
Briser les dettes du passé. Se libérer du tourment qui persiste lorsqu’on ne pardonne pas.
Pour le Crapaud, l’école de l’amour
Découvrir que nous pouvons être aimés dans notre Crapaud, et que nous pouvons aimer l’autre lorsqu’il nous le montre.
Pour le Masque, l’école politique
Discerner les contextes dans lesquels il faut prendre un masque, pour sa propre sécurité et pour le bien de tous.
Pour le Héros, l’école du renoncement
Renoncer à certaines potentialités du Prince pour aller à l’essentiel.
Pour la personne autonome, l’école de la fraternité.
Accepter que les autres réussissent aussi, s’en réjouir. Dans notre métier, les accompagner dans leur réussite.
C’est le sens de notre métier de coach.
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LA SAGESSE
Atelier animé par François Delivré
Congrès de l’IFAT 2003
1 - Histoire, à partir des mots du dictionnaire
Sur un cheval
obéissant et doux, chevauchait un homme sage. Il était savant, habile et avait une profonde connaissance de la morale. En chemin, il rencontra sur le bord du jeune chemin une belle jeune fille aux gestes pleins de retenue.
- Etes-vous sage ? lui demanda l’homme
- Par certains côtés, répondit la jeune fille car je suis modérée dans mes mœurs, modeste, chaste et pudique. Mais je suis si jeune encore ! Certes, je fus une enfant docile, tranquille et aimant l’étude. Mais être sage à vingt ans...
De façon prudente et circonspecte, l’homme sage déclara :
- Epousez-moi. Je vous parlerai conformément aux lumières de la raison, discernant pour vous le vrai, le bon et le juste. Ma vie sera régulière et bien conçue et le soir, je vous lirai les livres de sagesse des anciens. Mes travaux de bricolage seront éclairés par la science et j’éviterai tout ce qui est exagéré, bizarre et extravagant.
- Je vous révère, dit la jeune fille, mais qu’est-ce qu’on va s’ennuyer !
2 - Sagesse, qui es-tu ?
Quelle est donc la sagesse pour laquelle Salomon, dit-on, était prêt à renoncer aux honneurs et à la richesse ? Où sont les sages de notre temps ? Trouve t-on la sagesse grâce à l’Analyse Transactionnelle ? La compréhension des ressorts profonds de la psyché qu’elle apporte peut-elle contribuer à l’émergence de nouveaux sages dont notre monde a tant besoin, lui qui marche si souvent de travers ?
Pour éclairer notre réflexion sur la sagesse, tournons-nous d’abord vers nos propres figures d’autorité en matière de Sagesse. Nous pouvons à cet effet nous inspirer du « diagramme d’autorité » de Berne, transformé pour les besoins de la cause en trois domaines : « autorité écrite », « autorité personnelle et historique » et enfin « autorité culturelle ».
Les « écrits de sagesse »(autorité écrite)
« Étre sage » peut d’abord consister à se référer à des manuels de sagesse auxquels nous conférons une « autorité», à une parole d’auteur. Chacun a les siens propres. Pour certains, ce sera « le Prophète » de Gibran et pour un autre, ce sera
« Que dites-vous après avoir dit bonjour ? ». Pour un troisième, ce sera les propos de Barenton confiseur et pour un quatrième, ce sera l’évangile. A chacun de recenser les écrits de sagesse dont il se nourrit.
Nos sages à nous (autorité personnelle et historique)
La seconde source à laquelle chacun va puiser l’eau de sagesse est constituée des personnes, vivantes ou décédées, qu’il considère comme « sages ». Un parent, une « gentille grand-mère », un collègue, Nelson Mandela ou Marek Halter.... Quelles sont alors les caractéristiques de ces personnes que nous estimons pour leur sagesse et qui font pour nous « autorité » ?
Les sages de notre temps (autorité culturelle)
Étre sage peut enfin consister à adopter certaines pensées et comportements selon ce qu’en dit la société de notre temps. C’est « l’autorité culturelle de sagesse ». Un « sage », pour un français de 2003, n’est ainsi pas le même « sage » que celui de Madagascar ou de Reykjavik. « Etre sage » n’a pas revêtu la même signification maintenant que sous le règne de Louis XIV ou dans la Rome impériale... Une caractéristique cependant semble traverser les temps : le sage est en général d’un âge ... certain. En plus, et c’est carrément dégoûtant vis-à-vis de la moitié de l’humanité, c’est presque toujours un homme.
De façon plus large, le sage est considéré assez universellement comme un être humain mature qui sait faire preuve de recul et de discernement. Il voit au-delà du côté superficiel des choses.
Et si nous utilisions l’AT pour approfondir ?
3 - Sagesse et Analyse Transactionnelle
Quelles sont les composantes de la personnalité du sage selon l’AT ? J’en ai bâti un archétype à partir de mes références personnelles de « sages » parmi lesquelles Socrate, Gandhi, Jésus, Montaigne, Rabelais, Mendès France, Le Christ de don Camillo et bien sûr mon thérapeute.
Précisons qu’il s’agit d’hypothèses.
Egogramme du sage
Le sage a un excellent « Adulte ». Son attitude d’éveil et son attention à « l’ici et maintenant » lui permettent de faire preuve de réalisme. Une longue expérience (due à l’âge ?) lui a apporté de multiples informations et connaissances, notamment sur les processus. Il a en particulier intégré les contraintes du temps sur le cours des choses. Cet Adulte lui permet d’éviter de nombreuses méconnaissances et de questionner autrui fort à propos. Dans le langage courant, on dit qu’il fait preuve de discernement. Son Adulte est « aux commandes » , ce qui explique parfois son sens de la retenue.
Il grimpe sans effort à l’étage parental et semble doué pour éviter le sauvetage.
Cependant son Parent Normatif, éclairé par son Adulte, peut aussi utiliser la critique véhémente.
Le sage a un bon Enfant Adapté Soumis vis-à-vis des autorités institutionnelles, qui résulte d’une fine évaluation des rapports de force. Son Enfant Rebelle ne manifeste son opposition que lorsque cela en vaut la peine. Mais cette opposition peut alors durer, à condition toutefois qu’elle ne soit pas de l’héroïsme stupide et s’appuie sur des valeurs en intégrant une forte vision de l’avenir (Nelson Mandela, Gandhi).
Quant à l’Enfant libre... Aïe Aïe ! Le vrai sage accepte l’humour et encourage l’Enfant libre, mais plus chez autrui que chez lui-même... On le décrit parfois comme malicieux mais il ne se « lâche » pas facilement. Craindrait-il de perdre la face ?
Position de vie du sage
Réflexe immédiat en AT : le sage est fortement ancré en position + +. Il a pour lui-même et autrui une estime inconditionnelle.
Cependant, de quel niveau de position de vie s’agit-il ? Le sage sait discerner chez autrui, lorsqu’elle est présente, la haine, la perversité, la méchanceté ou la manipulation. Il peut la fustiger violemment, parfois en public (Jésus et les marchands du temple, Mendès France à l’assemblée nationale en 1954). Quelle est alors sa position de vie ?
Scénario du sage
Le sage doit bien avoir un scénario, comme tout le monde. Mais il semble le cacher soigneusement. Très doué pour repérer les amorces de jeux psychologiques, les jeux de pouvoir et les manipulations, le sage ne dévoile jamais son « crapaud » (Identité Scénarique Profonde selon Carlo Moïso). Mais on peut se poser la question de son « masque » (Identité Scénarique Sociale) qui serait justement... celui d’un archétype de sage et lui permettrait alors d’extorquer de la reconnaissance.
Côté drivers, il pourrait facilement être tenté par le Sois Parfait Parent, et le Sois Fort.
Côté injonctions, on trouverait le « Ne sois pas un enfant » (activé lorsque le sage se laisse trop prendre à son identité sociale de sage) et le « Ne fais pas » (activé lorsque sa capacité à prendre du recul en ferait un spectateur passif de la société et non plus un acteur).
Autonomie du sage
Le sage, au sens populaire du terme n’est pas la personne autonome selon Berne car il n’a pas développé pleinement le trio « conscience, spontanéité et intimité ».
Certes, il manifeste une étonnante faculté de conscience, mais on ne peut pas dire qu’il soit vraiment spontané et on peut légitiment le soupçonner de manquer de naïveté que Berne décrit comme l’une des composantes de l’intimité,
Economie de signes de reconnaissance du sage
Le sage ne semble pas avoir besoin de signes particuliers de reconnaissance. Il les accepte si l’occasion s’en présente, mais ne semble pas en être dépendant. On peut lui dire le meilleur comme le pire. Il en donne volontiers.
4 Autres approches
Sagesse et Position haute / basse (systémique)
Le sage passe souplement de la position haute et position basse.
Rappelons que quelqu’un prend la position haute lorsqu’il invite l’autre à le suivre, qu’il s’agisse d’une pensée qu’il veut lui faire partager, d’une action qu’il lui indique, d’une demande qu’il lui fait, d’un ordre qu’il lui donne etc. Quelqu’un prend la position basse lorsqu’il répond à cette invitation. La notion de position haute et basse (issue de la systémique) est différente par nature de la « position de vie » de l’AT.
L’observation de cette souplesse est l’un des meilleurs moyens pour discerner le vrai sage de celui qui porte un « masque » de sage.
Sagesse et politique
Le sage a une forte capacité « politique » d’évaluer correctement les rapports de force. Il sait s’il le faut prendre le pouvoir, le quitter et le transmettre. Il sait aussi négocier avec plus fort que lui.
Le sage et le tragique
Le sage accepte le côté tragique de l’existence, les « quatre démons » en « I » dont parle Carlo Moïso : l’Inadéquation aux besoins, l’Injustice, l’Imprévisibilité et l’Inéluctabilité. Face au tragique, il est présent et vivant, tout simplement.
Sagesse et vide
Le sage est capable de faire le vide intérieur et de traverser les moments de vide. Son expérience lui a appris que la condition humaine était de traverser régulièrement de tels moments.
Sagesse et spiritualité
Paradoxalement, le sage est capable d’entreprendre des actes jugés comme « fous » par le sens commun : prendre du temps pour l’inutile, ou effectuer des actes ou choix de vie bizarres. Les chrétiens reconnaîtront ici la sagesse de Dieu qui est « folie selon les hommes ». Quelles que soient ses opinions religieuses, le sage est capable de dépassement de soi (échelon ultime de la pyramide de Maslow), jusqu’à parfois en mourir.
5 Pistes à éviter
Parmi les mirages que tend la recherche de la sagesse, citons :
1. Le sage devenu si sage qu’il ne prend plus de risques.
2. Le sage qui a tellement pris conscience de son impuissance face au tragique de l’existence qu’il se met en « - - ».
3. Le sage qui cherche à tout prix la position haute et refuse toute dépendance.
4. Le sage qui devient prisonnier de son image sociale de sage.
5. Le sage gourou, celui qui a « besoin du besoin de l’autre » (double symbiose).
C’est le propre notamment des personnalités narcissiques et, dans une moindre mesure, des borderline et hystériques. Grâce à un verbe de pseudo sagesse et par toutes sortes de manipulations, ils extorquent alors attention, révérence ou plus encore. Le phénomène atteint son apogée dans les sectes.
6 Fin de l’histoire
Ils se marièrent et crurent en Sagesse en s’amusant comme des fous.
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LÉGITIMITÉ DU COACH, LÉGITIMITÉ DU COACHING
François Delivré, Auteur du « Métier de coach »,
Co fondateur et directeur associé de l’Académie du Coaching
1) Une légitimité qui ne va pas de soi
Pour certaines professions qui ont acquis droit de cité, la question de la légitimité ne se pose pas vraiment, sauf dans certaines occasions où elle est remise en cause du fait d’abus de tel ou tel professionnel. Ainsi en va t-il d’un enseignant de l’éducation nationale dont on ne conteste pas la légitimité à transmettre ses connaissances, d’un médecin, d’un notaire etc. Il en est de même dans le domaine politique où, tout en pouvant avoir des opinions contraires à celles d’un élu, on ne remet pas en cause sa légitimité fondée démocratiquement.
Pour une profession naissante telle que le coaching, les choses ne se passent pas ainsi. La légitimité d’une personne qui se dit coach ne va pas de soi, pas plus que la légitimité de la profession, son « droit de cité ».
Cet article vise à préciser les diverses sources de la légitimité sous les deux aspects de la légitimité du coach d’une part, de la légitimité du coaching de l’autre.
2) La définition du dictionnaire
Légitime : 1) qui est fondé en droit, en équité, juridiquement fondé, consacré par la loi ou reconnu conforme au droit. 2) qui est équitable, juste, mérité.
Étre légitime, pour un coach, se serait donc : « avoir le droit de ».
Le droit de quoi ? Essentiellement, celui d’exercer son métier auprès d’un client, avec tout ce que cela comporte comme « droit à questionner » ou plus largement comme « droit à intervenir » auprès de lui. Mais « le droit de... », c’est aussi le droit de se dire coach, l’appellation professionnelle.
Pour le coaching en tant que profession, « être légitime » serait avoir acquis un « droit de cité » au niveau social. Cela signifierait que la société (prise dans son ensemble) reconnaîtrait alors que l’existence de notre métier répond à des besoins sociaux suffisamment importants et spécifiques pour que, autour d’eux, se construise une profession prise au sérieux.
3) Sources de la légitimité d’un coach
Prenons une image : la légitimité d’un coach est semblable à une plaine dans laquelle le coach exerce son métier. Quatre rivières irriguent cette plaine et permettent au coach de disposer ou non de légitimité. Ce sont :
- La légitimité donnée
- La légitimité attribuée
- La légitimité justifiée
- La légitimité prise
La légitimité donnée (ou refusée)
La légitimité professionnelle « donnée », c’est lorsque quelqu’un (personne ou institution) dit : « Je vous donne le droit d’exercer le métier de ... » (suit l’appellation du métier). En France, beaucoup de professions ou positions sociales reçoivent leur légitimité des pouvoir publics par le biais des diplômes ou autres reconnaissances publiques : infirmières, médecins, avocats, ingénieurs, maires, députés, professeurs, psychologues etc. Actuellement, pour les coachs, il n’existe aucune habilitation officielle donnée par les pouvoirs publics. Pourtant, dans notre profession naissante, on peut déjà distinguer deux types de légitimité « donnée » par des institutions.
En premier lieu, on trouve les associations professionnelles et les écoles qui délivrent, après vérification, une habilitation. Celle-ci prend diverses appellations : titularisation, accréditation, certifications etc. La question immédiate est évidemment : « de quel droit ces organismes délivrent-elles ces habilitations ?» La question de la légitimité se déplace alors du coach habilité vers les associations professionnelles et les écoles qui l’ont habilité. Il n’est pas équivalent d’avoir été adoubé par l’école de M. Trucmuche, inconnu, ou par celle de M. Duchemolle dont tout le monde parle (à tort ou à raison). Notons que certains coachs ont tendance à survaloriser leur « diplôme » obtenu auprès d’une école ou d’une association (surtout si les trois autres sources de légitimité sont faiblardes).
D’autres, au contraire, dédaignent ce type de légitimité.
La seconde « légitimité donnée » est essentielle : c’est le mandat donné par le client lui-même, c’est-à-dire le coaché lui qui nous dit en substance: « Je vous donne le droit, à vous coach, d’agir auprès de moi par vos questions, vos interventions etc.» Le client, c’est aussi l’entreprise lorsqu’elle confie à un coach le soin de mener une intervention en lui disant en substance : « Je vous donne le droit d’agir auprès de untel en le questionnant etc.»
Citons un cas particulier : celui de cabinets conseils peu scrupuleux qui, ayant des demandes de coaching de la part de clients, demandent à leurs consultants d’intervenir sans que ces derniers disposent d’autres sources de légitimité (notamment la formation). Cette situation, assez fréquente il y a quelques années, tend à disparaître.
La légitimité donnée peut également être « refusée ». C’est le cas lorsqu’une association ou une école n’accordent pas à un coach leur habilitation.
La légitimité attribuée (ou déniée)
La légitimité attribuée, c’est lorsque des tiers non directement concernés portent un jugement sur le professionnalisme d’un coach. Citons comme tiers : les anciens clients, les journalistes, les autres coachs et ce que l’on appelle d’une façon assez vague la « profession ». Ici, être légitime, c’est avoir bonne réputation. Ne pas l’être, c’est avoir mauvaise réputation.
Une réputation peut se construire sur des éléments objectifs, mais pas forcément. Un coach qui a écrit un article ou un livre sur le coaching, ou un autre qui sait se faire citer dans les magazines ou les média, un troisième qui parle bien en public et prononce des conférences etc. peuvent être de bons professionnels. Pourtant leur réputation n’est pas obligatoirement liée à un haut niveau de professionnalisme lorsque ce coach se retrouve en séance face à un coaché.
La réputation se construit aussi à partir des références professionnelles qui constituent un élément plus tangible de la « légitimité attribuée ». Un coach qui a quelques dizaines de coachings à son actif acquiert du même coup une certaine légitimité, mais pas forcément une légitimité certaine. On peut ainsi imaginer un coach disposant d’un remarquable talent commercial et qui, de ce fait, engrange des contrats dans lesquels il se révèle en fait être un médiocre professionnel.
Citons enfin une dernière composant de la légitimité attribuée : les tarifs. Pour certains clients, un coach qui demande des tarifs élevés se voit du même coup attribuer, par projection, une forme de légitimité (« s’il a des bons tarifs, c’est qu’il est excellent »).
La légitimité justifiée
Pourquoi utiliser l’adjectif « justifié » qui sonne désagréablement à certaines oreilles ? Ce qui est en jeu ici, ce sont les compétences professionnelles qu’un coach devrait pouvoir « justifier » auprès d’autres professionnels.
Cette « justification » est bien sûr en lien avec la légitimité « donnée » par des écoles ou associations professionnelles qui demandent (ou devraient demander) justement aux candidats, lors des habilitations, de « justifier » leur savoir, de démontrer leur savoir-faire, et enfin de démontrer qu’ils ont les qualités personnelles pour exercer le métier.
Dans « le métier de coach », j’ai distingué trois composantes essentielles du professionnalisme de coach :
- La compétence de diagnostic à quatre niveaux : la personne du coaché, les relations qu’il entretient avec son entourage, les processus de groupe dans lesquels il est engagé et enfin le système complexe que constitue son entreprise. Le coach doit savoir qu’un problème apporté par le coaché ou son entreprise à l’un des ces quatre niveaux peut en fait se situer à un autre niveau.
- Le savoir faire en entretien qui nécessite la maîtrise de certaines « compétences fondamentales » comme par exemple l’analyse de la demande, la capacité à établir un contrat, ou celle à jongler entre son propre cadre de référence et celui du coaché, la « position méta » etc.
- L’utilisation par le coach de sa propre personne, ce qui suppose un degré élevé de conscience de soi, de vigilance personnelle et d’une certaine « qualité d’être » grâce à laquelle peuvent se déployer les talents (voire le « génie ») du coach)
La légitimité « justifiée » est relativement objective puisque les professionnels de même niveau qui en disposent peuvent débattre de la façon dont ils mènent leurs interventions. Elle est bien sûr décriée par les coachs qui n’en disposent pas et qui ont alors tendance à appuyer leur légitimité sur les trois autres sources, en particulier la légitimité « prise ».
La légitimité « prise » (ou pas...)
Prendre sa légitimité, c’est se donner le droit d’exercer le métier, et/ou de se dire coach.
Ici, plus question de se justifier de quoi que ce soit ! Le coach se dit : « Les diplômes, c’est relatif ! Les références client, cela ne prouve rien ! Le recours aux compétences, cela cache un manque d’assurance ! Non, ce qui compte, c’est que je me sente coach, que je me dise coach, et que je me donne le droit, moi, d’exercer auprès des clients. Coacher, c’est être coach. Point. »
Cette auto-légitimation est la meilleure et la pire des choses pour quelqu’un qui veut « faire du coaching ».
Pour le meilleur, elle donne au coach une autorité personnelle (au sens de « faire autorité ») et une puissance intérieure qui seront, en séance de coaching, d’un intérêt considérable.
Pour le pire, elle est pour un coach (ou qui se dit tel) le symptôme parfois très grave d’une pathologie personnelle de « toute puissance », celle-ci risquant d’entraîner des conséquences dommageables pour le coaché.
A l’inverse, on voit des coachs qui, tout en disposant d’une réelle légitimité sous les trois autres aspects (donnée, attribuée ou justifiée) continuent d’être taraudés par leur « droit » à exercer le coaching.
La façon dont un coach prend ou non ce type de légitimité est très liée aux éléments de conscience de soi, vigilance personnelle et « qualité d’être » dont nous parlions cidessus pour la légitimité « justifiée ».
Un coach ne construit pas sa légitimité professionnelle à partir d’une seule source.
C’est un processus en spirale, qui prend du temps, et dans lequel chaque accroissement de l’une des quatre sources renforce les autres.
4) Attitudes par rapport aux diverses sources de légitimité
L’hypothèse est la suivante : un manque de légitimité dans l’une des quatre « sources » a tendance à être compensé par une survalorisation des trois autres. Ainsi :
- Un coach « non diplômé » d’une école peut avoir tendance à s’appuyer, pour être légitime, sur ses références et/ou sa notoriété.
- Un coach « diplômé », mais qui n’a pas beaucoup de clients, peut mettre en avant son habilitation.
- Un coach qui n’est pas à l’aise avec certaines compétences du métier peut montrer une tendance à survaloriser l’auto proclamation de coach.
5) Légitimité du coaching
L’approche de la légitimité par les quatre sources permet également de mieux cerner ce qu’est la légitimité non plus du coach, mais de la profession de coach. Ici, la question est : « Cette profession a-t-elle ou non droit de cité, et pourquoi ? »
La légitimité donnée au coaching
Elle n’existe pas au niveau officiel puisque les pouvoirs publics ne reconnaissent pas pour l’instant le coaching, que ce soit pour le permettre ou en limite les abus. Cette absence de reconnaissance n’est pas surprenante : tous les nouveaux métiers ont commencé de cette façon et n’ont reçu d’onction officielle que lorsque la « profession » s’est sentie suffisamment forte pour se faire reconnaître par les pouvoirs publics.
La légitimité donnée existe par contre au niveau des clients, en particulier des entreprises pour lesquelles le coaching devient une pratique sinon courante, du moins autorisée, parfois même valorisée. La création de postes de « responsables du coaching » dans certaines entreprises va en ce sens. Ces entreprises, indéniablement, confèrent au coaching une partie de sa légitimité.
La légitimité attribuée (ou non) au coaching
De façon très confuse et diverse, la société se pose vis-à-vis du coaching la même question que pour toute profession : « ce métier répond-il à un besoin social ? » Dans le cas du coaching, la question devient : « ceux qui ont recours au coaching réussissent-ils mieux que les autres ? Sont-ils plus heureux, plus efficaces ? Etc. »
Cette question est reprise essentiellement par les média. Le coaching trouve ainsi une partie de sa légitimité du simple fait « qu’on en parle ». Chacun y va de son opinion, étant « pour » ou « contre », sans réflexion approfondie.
D’autres sous-ensembles sociaux contribuent à renforcer la légitimité du coaching.
Citons par exemple les personnes en formation qui, par leur volonté de se former au métier, apportent elles-mêmes au coaching, de façon systémique, une certaine valorisation. « Puisque des gens se forment, pourrait-on dire, c’est que ce métier existe bel et bien ». A l’inverse, certains autres sous ensemble sociaux sont beaucoup plus dubitatifs, voir critiques. Ainsi en va-t-il d’une partie des psychologues, thérapeutes ou psychiatres, ou encore de certains dirigeants qui continuent à dire que le coaching est inutile.
La légitimité justifiée (ou non) du coaching
Ici,la société (le tout venant des gens) pose à la profession les questions suivantes
« Quel est le cœur de votre métier ? Comment procédez-vous ? Qu’est-ce qu’il faut savoir ou savoir faire pour exercer ce métier ? » Et aussi, question plus délicate
« Comment faites-vous le ménage dans votre profession ? » La société (les gens en général) a besoin d’être rassurée et de pouvoir vérifier que les éventuels charlatans sont mis à l’écart par les professionnels eux-mêmes.
La création d’associations professionnelles répond en partie à ces interrogations. En partie seulement, car notre profession naissante n’a pas de réponse cohérente et commune à la question des compétences nécessaires pour exercer le métier de coach.
Chaque école à la sienne, chaque association de coachs également, avec parfois de profondes divergences. Cette hétérogénéité de compétences et de pratiques gêne considérablement la mise en place d’une légitimité de la profession.
La légitimité prise par la « profession »
L’histoire du coaching en France a été faite d’écoles qui s’autoproclamaient, d’associations qui s’autoproclamaient, de coachs qui autoproclamaient leur profession. Il fallait sans doute en passer par là, au début. Pourtant, on le voit bien, les coachs ne peuvent pas à eux tout seuls déclarer que le coaching est légitime. Comme pour la légitimité du coach évoquée ci-dessus, la mise en place d’une légitimité du coaching est un processus en spirale, chaque source de légitimité confortant les autres au fur et à mesure.
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